Panneau d'Affichage
Chargement...

Connexion




Mot de passe perdu?

Le Grand Escalier

Le Grand Escalier >> Monde Magique >> Poudlard et ses environs

Pages : 1 2 3 ->

Old habits die screaming
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Old habits die screaming
Créé : 06/05/2025 à 22:22:42


Proventus Tal Moundine & Natacha Tchaïviev

Proventus Tal Moundine était de retour à Poudlard.

L'information n'était pas venue immédiatement aux oreilles de Natacha. Les changements dans l'équipe éducative du château ne l'intéressaient guère, et l'homme avait depuis bien longtemps disparu de ses radars – à vrai dire, il n'y avait jamais véritablement été.

Il fallut donc attendre un goûter entre Faith et Oryæ, un weekend lors duquel elle occupait l'appartement, pour que la jeune fille vienne la voir, sourire aux lèvres, et lui parle des progrès qu'elle faisait en magie, grâce au nouveau directeur de la maison Serpentard qui l'avait manifestement pris sous son aile. Pendant un instant, la défunte avait senti une vague d'amère jalousie s'emparer de son âme, entendant qu'un autre avait réussi à prendre le rôle qu'elle convoitait depuis des mois auprès de l'amie de son fils. Malgré l'épisode du tableau, qui trônait encore malheureusement dans son salon, Faith ne s'ouvrait toujours pas à elle quant à son troisième œil, et leur relation évoluait bien peu.

Cependant, la rancœur qu'elle éprouvait s'estompa vite, dès qu'elle entendit le nom de l'homme en question. « Il est encore en vie, celui-là ? », avait-elle demandé, comme par réflexe. Les morts prématurées étaient monnaie courante chez les sorciers, et, avec un tel nom et un âge aussi important, elle aurait pensé que son ancien professeur avait, lui aussi, rejoint le tombeau familial.

Peu de professeurs avaient marqué son esprit, d'autant plus ceux qu'elle avait eus lors de sa cinquième année redoublée. À l'époque, les mélanges de potions et de poudre de Mandragore brouillaient son esprit, et elle séchait si souvent les cours que même le personnel enseignant avait plus ou moins oublié cette silhouette brune au regard tâché de cernes, qui vivait entourée de problèmes. Mais lui, elle se souvenait de lui. D'une part parce que les Sortilèges et Enchantements étaient l'une des matières dans lesquelles elle excellait, et d'autre part car l'un de ses nombreux procès au Ministère l'avait amenée à travailler pendant un mois comme son assistante – des travaux d'intérêt général qui ne cachaient que trop mal la volonté incessante que le pouvoir avait de la contrôler.

Elle n'avait haï Tal Moundine que modérément. Certes, il avait des défauts, nombreux ; sa bougonnerie et sa tendance à envoyer des livres sur les crânes fragiles de ses étudiants faisaient de lui une figure peu aimée, et ses rapprochements évidents avec le Ministère faisait de lui un ennemi aisément trouvé. Mais il était aussi excellent dans sa discipline, et imposait aux élèves des exigences toujours plus hautes. Natacha aimait ça. Au moins, il lui permettait de se surpasser. Et puis, surtout, il s'était, quelques années plus tard, repenti de ses vices en devenant un acteur important de la lutte pour la Révélation. À cette époque lointaine, la politique était plus simple qu'aujourd'hui, moins fracturée ; les jeunes d'aujourd'hui seraient surpris, en voyant les photographies des vieux journaux, de voir Natacha Tchaïviev, Proventus Tal Moundine et Camille Dubois se battre dans le même camp. Mais à l'époque, il n'y avait rien de plus banal, car tout était binaire – soit on aimait le Secret, soit on le méprisait.

Les années avaient passé ; leur chemin avait sillonné sur le visage du vieil homme de nouvelles lignes, en même temps qu'elles brisaient en mille pièces ce camp de rébellion, et qu'elles tuaient, après une longue et silencieuse fuite, la défunte donc les affaires nous préoccupent désormais. Natacha, dans la mort, s'était éduquée et, d'un même geste, radicalisée dans ses idéaux. Elle avait profité de l'éternité pour fonder son propre mouvement, afin de se battre contre ses alliés d'antan. Dans le processus, elle avait un jour appris que celui qu'elle avait presque estimé par le passé n'était qu'un lâche, qui avait cessé de se battre pour ses idées, et qui avait préféré laisser l'or de sa famille s'écouler le long des murs corrompus du Ministère.

Cela la dégoûtait, profondément ; et pourtant, sa curiosité ne s'en trouvait aucunement atténuée. Pourquoi revenait-il ? Pourquoi s'occupait-il ainsi de Faith ? Cherchait-il à la corrompre, elle aussi, ou pire, à la surveiller, tel que Natacha l'avait été ? La défunte refusait de voir les jeux du passé se rejouer – désormais, elle aussi, avait son mot à dire, et elle ne laisserait pas le pouvoir aliéner la pauvre enfant, qui souffrait déjà bien suffisamment.

Et puis, il y avait autre chose. Au fond, Faith n'était qu'un prétexte, le premier mouvement d'une longue série de pensées. Le véritable problème venait de cette incohérence profonde dans les actes de Proventus, alors même qu'elle ne pouvait fermer les yeux sur son intelligence. Elle ne pouvait le croire sénile – après tout, il avait réussi là où elle avait échoué, et Faith avait joyeusement émis de sa baguette quelques étincelles sans faire exploser quoi que ce soit. Alors, pourquoi avait-il fait ce choix ? Sa haine profonde de la magie noire n'avait-elle pas suffi à lui faire ouvrir les yeux, sur la réalité du système ? Était-ce sa fille, auror, qui l'avait convaincu d'ainsi donner ses biens à ceux qui n'en faisaient rien ? Il y avait, quelque part, une erreur, et celle-ci la troublait. Proventus Tal Moundine n'était pas sa sœur, et, pourtant, il avait choisi de servir le système qui avait placé celle-ci au plus haut rang.

Certainement, il devait lui manquer une information.

À force d'y penser, Natacha se persuada qu'elle pourrait, en quelques discussions, être l'étincelle qui ramènerait l'homme à la lucidité.

Il serait un atout indéniable pour son camp ; intelligent et expérimenté, doué et fortuné, haut placé et suffisamment vertueux pour ne pas risquer de le voir tatoué.

Après plusieurs semaines de réflexion, elle fit donc son choix, le seul qui pouvait être évident, et elle se rendit dans le bureau de Serpentard, flottant de murs en murs jusqu'à trouver l'air humide et dense des cachots, et la bibliothèque du professeur, dans laquelle certains livres, de grande qualité, avaient toujours leur place depuis ces quarante dernières années. Passant son doigt invisible sur les étagères, elle y fit voler quelques poussières, examinant les titres en attendant que sa cible vienne.


NATACHA · Proventus ! Enchantée. Vous m'excuserez, je n'aime pas les noms de famille, et votre sœur a bien trop sali le vôtre pour que je vous insulte de la sorte.

Dès qu'elle avait entendu ses pas, dont elle avait appris à reconnaître le rythme ces derniers temps, elle s'était placée, dans une mise en scène parfaite, face à la porte, appliquant sur son visage un air accueillant, qu'il n'a certainement jamais connu chez la russe. De toute façon, les années l'avaient changée, elle aussi. Même figée dans le temps, ses traits avaient gagné en maturité. Plus les calendriers s'envolaient, plus elle reconnaissait dans son reflet cet air las que portaient les fantômes et qu'elle détestait – le ridicule de la beauté lui faisait regretter les rouges à lèvres et mascaras qui, de son vivant, suffisaient à égayer son visage. Son âme vieillissait, et les chances étaient grandes pour que son interlocuteur l'ait complètement oublié. D'un geste avenant, elle se présenta :

NATACHA · Natacha Tchaïviev. Mais, évidemment, appelez-moi Natacha.

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 07/05/2025 à 10:36:37

* Trois mois déjà. Trois mois que les cachots du château bruissaient à nouveau de son pas traînant, et du cliquetis régulier de sa canne en ivoire contre la pierre. Trois mois qu’il s’était réinstallé, presque malgré lui, dans ce théâtre de souvenirs qu’était Poudlard. Trois mois déjà qu'une partie de lui voulait se sentir à la maison, et qu'une autre partie lui disait qu'il n'y serait jamais totalement.

Parce qu'il s’était attendu à s’y sentir étranger. À éprouver, dans chaque couloir, le poids du ridicule. Celui du vieux professeur revenu hanter ses propres leçons. Mais la vérité, qu’il n’osait s’avouer que les jours de pluie, lorsque les larmes venaient troubler l'eau du Lac qu'il pouvait voir depuis son bureau dans les Cachots, était différente : il s’y sentait presque bien. Non pas heureux, il n'aurait jamais osé l'espérer. Mais apaisé. Ici, personne ne lui demandait de briller dans les dîners, d’intervenir sur les lois, d'influencer un adversaire politique, avec son argent ou avec ses services. Étonnement, reprendre du service au sein de l'école était pour lui presque plus reposant que la retraite qui l'en avait sorti il y'avait déjà quelques années.

Les élèves, eux, le regardaient comme on observe une gargouille, une curiosité. Comme on observe un mythe, aussi. Il avait enseigné à bien des collègues, à bien des parents de cette génération qui maintenant se trouvait sous sa responsabilité. Par dieu, il était même le grand-père de l'une d'entre elle. Et ils le regardaient avec un mélange de crainte et d’amusement, se rappelant tant les mots de précaution de leurs parents que les farces qu'ils voulaient faire à leur directeur de maison. Certains lui rappelaient le bonheur d'être dans une école, comme Sixtine, comme Faith. Mais il n'avait pas encore tout à fait retrouver toutes ses marques auprès des élèves, et cela le peinait.

Par contre, il avait retrouvé ses habitudes. Réveils précoces, longs petits-déjeuners silencieux, lectures de rapport disciplinaires au coin du feu, consultations compulsives de registres et écriture dans son fauteuil, tête penchée, nez froncé. Il avait du déménager. Du bureau et des appartements dans la tour Ouest, il avait été transféré dans le sous-sol du château. Le bureau des cachots lui convenait parfaitement, cela-dit. Austère, solide, enfoui. Il y avait accroché quelques tableaux, des ruines en noir et blanc, rien de trop vivant qui ne puisse le déranger par ses babillages, et ses bibliothèques avaient peu changé depuis qu'il enseignait. A vrai dire, il n'avait jamais trouvé le temps de tout lire, et certainement pas de tout remplacer par des références plus neuves. Ce serait pour plus tard. Mais au fur et à mesure des années, le plus tard paraissait de plus en plus proche, et de plus en plus improbable.

Il entra dans son bureau d’un geste las, après avoir sermonné une Darkflare un peu trop impertinente envers un buste de Salazar qu'elle avait qualifié de "trop chauve pour être réel", posa sa canne contre le bureau, et retira lentement ses gants, comme on défait une armure inutile. Il la vit enfin. Une silhouette flottait au centre de la pièce, comme un souvenir. Le ton était assuré, le visage étranger, les mots bien trop personnels pour une parfaite inconnue. Depuis quand des fantômes flottaient-ils ainsi dans son bureau ? Il la dévisagea un instant, plus intrigué que surpris. Sa dernière rencontre avec un fantôme s'était plutôt bien passé, le Baron ayant été un hôte surprenamment accueillant. Lui dont la plus grande peur était la mort avait toujours eu du mal avec ces non-êtres. Memento mori. *

Bonsoir, j'imagine. Pardonnez-moi... Vous m’avez l’air très sûre de me connaître. Mais je crains que ce plaisir ne soit pas réciproque.

* Il eut un petit demi-sourire à l'évocation de sa sœur. *

Ne vous en faites pas, j'ai l'habitude. Ce n'est pas la première à le salir, c'est presque une tradition familiale chez nous.

* Il la contourna pour s'approcher de son bureau. Il désigna le fauteuil en face de ce dernier, mais se ravisa et oublia de proposer qu’elle s’y assoie. Cela aurait été absurde, et peut-être un peu provocant. Alors il resta debout, appuyé légèrement contre le bois massif. *

Que me vaut l'honneur ?

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 08/05/2025 à 21:16:49

La défunte réprima un sourire en voyant le geste de Proventus en direction du fauteuil. C'était toujours la même chose – les mortels aimaient se croire unique, pendant qu'ils enfermaient les spectres dans un monolithe sans matière et sans couleur, mais, en réalité, ils n'étaient pas différents. À chaque fois, ils étaient gênés, voyaient en elle un signe métaphysique de leur mort prochaine, se demandaient comment agir, partagés entre le respect et le rejet de cette femme qui n'était plus qu'une âme. À chaque fois, c'était à elle de les rassurer. De leur dire qu'elle avait l'habitude. De leur pardonner cette maladresse, et de s'adapter à leurs coutumes. Mais ici, elle ne se plaignait pas – il l'invitait à s'asseoir. Elle avait le temps de parler, et de l'amener doucement vers ses idées, sans trop le presser.

NATACHA · Vous pouvez vous asseoir, ne vous inquiétez pas.

Le trait de plaisanterie de son ancien professeur, quant au tragique destin de sa lignée, contrastait avec l'ambiance morbide de la pièce. À l'air épais, humide, qui semblait aux spectres de la densité d'une mer s'ajoutait les choix curieux de décorations ; des ruines sans couleurs, des dossiers à l'écriture fine prêts à être archivés. On avait l'impression que l'homme avait déjà abandonné les couleurs de la vie. Seuls les reflets du Soleil sur le lac transformaient les fenêtres en vitraux, tout en plongeant la pièce dans des dégradés de vert.

PROVENTUS · Que me vaut l'honneur ?

Il y avait quelque chose d'impressionnant, dans le fait d'ainsi s'adresser à son aîné. Cela était rare ; les sorciers partaient jeunes, et, pour recruter ses alliés, la russe privilégiait généralement ceux qui avaient encore espoir dans le changement. Ils étaient, de toute façon, plus faciles à trouver – le château aimait recruter son personnel jeune, et rare étaient les professeurs qui dépassaient la trentaine d'année. Souvent, ils finissaient par partir, vers d'autres horizons. Le poste manquait d'attractivité, laissait peu de place aux promotions. Alors, Natacha naviguait dans un océan de jeunesse. Si l'on oubliait ses parents adoptifs, encore en vie, qu'elle visitait de temps en temps, une grande partie de son entourage ne dépassait pas son âge. Elle avait toujours l'avantage de la sagesse et des années – elle aimait à croire qu'on ne pouvait plus rien lui enseigner. Que le monde des morts et la sphère de l'éternité lui avaient tout donné.

Mais, face à Proventus, force était de constater qu'elle restait, au fond, d'une relative jeunesse. Elle ne pouvait pas, face à lui, gagner du fait de son expérience. C'était intimidant – et pourtant, il l'écoutait, et elle se savait capable de parler. Lui aussi devait être troublé, sans doute plus qu'elle, face à cette jouvence omniprésente. Encore fallait-il être capable d'exploiter cette faille, si elle exitait.


NATACHA · La curiosité, essentiellement. Les revenants sont rares, dans ce château, et d'autant plus lorsqu'ils sont vivants.

Généralement, quand on partait de Poudlard, on n'y revenait plus. La russe n'avait cessé de faire des allers-retours entre ce château et le monde extérieur ; sa scolarité avait été interrompue deux, voire trois fois, et même après ses ASPICs, elle avait fini par y retourner, une ultime fois, pour se faire assassiner. Se sentait-elle ici comme chez elle ? Non ; elle n'avait pas de chez soi. Juste mille reflets de lieux, dans lesquels elle avait vécu par instants, sans jamais s'arrêter. Alors, pourquoi ici ? Pourquoi cet endroit ? Elle aimait croire que c'était pour Oryæ, mais savait que ce n'était pas vrai. Elle n'avait pas attendu de le trouver pour traverser ces couloirs, et, même s'il grandissait, elle ne s'imaginait pas les quitter. Peut-être était-ce parce que le monde ne cessait de changer, sans pour autant le faire de manière satisfaisante. Les gens disparaissaient, et, peu à peu, la solitude envahissait la vie de Natacha, plus que jamais. Les pierres du château, au moins, restaient le même. Elle n'avait pas besoin d'apprendre à être seule, dans les murs de ces couloirs-là.

NATACHA · J'essaye de profiter des échos du passé, tant qu'on m'en laisse la possibilité.

La situation, ainsi présentée, était un peu pathétique. Proventus était un bien mauvais écho ; il n'était qu'un professeur, qui l'avait vaguement marquée. Il se souvenait à peine d'elle. Et elle, à peine de lui. Elle avait un peu moins séché ses cours que les autres, mais, quand elle le faisait, la poudre de mandragore lui dérobait ses pleines capacités. Même son visage, elle le redécouvrait. Il était jeune, à l'époque. Un âge habituel pour les enseignants. Il avait déjà comme une vieille âme, abîmée par le passé, sans doute par les guerres que la russe avait évitées. À l'époque, tous les adultes étaient ainsi. Froids. Brisés. Prêts à servir le Ministère et l'autorité, dans un idéal de magie apaisée. À quelques années prêts, elle aurait peut-être été la même. Mais les hasards du destin l'avaient sauvée – et maintenant, c'était à elle, de donner à tous les autres cette chance, et de leur ouvrir les portes vers ce qui était possible de rêver.

NATACHA · Pour vous répondre, oui, j'ai été votre élève, en Sortilèges, votre assistante même. Comme beaucoup, je suppose. Mais ce n'est pas plus mal, que vous m'ayez oubliée. J'ai l'impression d'avoir vécu mille vies, depuis.

À l'époque, Natacha n'était qu'un débris d'humanité. Elle n'avait pas encore trouvé les voies pour exprimer sa rage, pour combattre le système, qu'elle pressentait déjà être le royaume de l'injustice qu'il était. Alors, elle se réfugiait, dans la poudre de Mandragore que le professeur McCarthy lui avait fait découvrir, dans les alcools et potions qu'elle pouvait se procurer, dans le vandalisme dépourvu de sens que l'audace et l'inconscience lui inspiraient. Elle n'était rien ; elle se sentait néant. Et le temps avait passé, sa situation, mortifère, avait dû changer. Elle était devenue sobre, avait appris à jouer l'épouse parfaite, une sorcière suffisamment puissante pour briller, mais assez fragile pour être dominée. Elle s'était cachée, avait habité dans les rues et les ruines, avait tenter, en vain, de tuer son bourreau, puis s'était transformée en étudiante idéale, indépendante et responsable, qui brillait dans ses études. Elle avait aimé, à cette époque-là – s'était consumée de deux profondes passions, qui, aujourd'hui encore, la hantaient. Et puis, elle avait fui, était devenue experte dans l'art de ne plus avoir de nom, était, pendant six ans, devenue miroir de désirs, femme aux mille masques, incapable à saisir. Il y avait-il encore en elle quelque chose qui avait existé, dans ces salles de classes qu'elle avait occupé ? Oui. La flamme de ses passions ne l'avait pas quitté. Elle haïssait et aimait toujours autant ; elle espérait ne pas changer sur ce point.

Peut-être était-ce pareil pour Proventus, peut-être était-ce dans ces changements de la vie que se situait la corruption de ses idées. Mais elle ne le laisserait pas attendre la mort pour se rendre compte des défauts de ses choix. Il fallait remonter le chemin qui l'avait mené jusque-là, et retrouver le moment où tout s'était brisé.


NATACHA · Pas vous ?

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 08/05/2025 à 22:42:24

* Proventus ne répondit pas tout de suite. Il s’était installé, à contretemps, comme à son habitude. Un soupir long, un dos légèrement voûté, une main qui enlève ses gants avec un soin inutile et calculé. Il n’était pas certain de ce qui l’intriguait le plus dans la situation qu'il était en train de vivre: l’insolence tranquille du fantôme alors qu'elle trainait dans son bureau, ou le fait qu’elle ait, en partie, raison sur le nombre de vies et de masques qu'il avait eu à porter tout au long de son existence, comme un acteur de théâtre qui multiplie des rôles qui lui collent plus ou moins à la peau en fonction du brio avec lequel il les exécutait. Il leva lentement les yeux vers elle, sans chercher à masquer la fatigue de son regard. Le vert des vitraux jouait sur ses traits, creusait ses rides, soulignait l’ombre de sa tempe. Il avait l’air d’un portrait vivant accroché à sa propre mémoire. Il murmura d'une voix douce. *

Je crois que c’est la première fois qu’un fantôme m’invite à m’asseoir dans mon propre bureau. Les temps changent.

* Il se permit un sourire discret. Puis, ses doigts effleurèrent la couverture d’un vieux volume de sortilèges, posé à ses côtés, comme s’il cherchait dans le cuir jauni un point d’ancrage. Il parlait à voix basse, comme on parle dans une église vide, pour ne pas déranger les statues. *

Vous dites avoir vécu mille vies... J’ai vu des élèves, des collègues, des sorciers, revenir sous d’autres visages, d’autres idéaux, d’autres blessures. Parfois, ils restent les mêmes. Parfois, non. Parfois, ils ne reviennent pas. Je vous croit sur parole.

* Il repensa aux heures perdues à se souvenir d'un visage qu'il ne reverrait jamais. Au temps passé à se rappeler des morts et des mots qu'il ne leur prononcerait pas. Un silence. Puis, comme à regret, il prit la parole. *

Je ne me souviens pas de vous, navré. Ni de votre regard, ni de votre nom. Et pourtant, vous dites que vous étiez là.

* Il s’interrompit, et fixa Natacha un moment. Pas avec agressivité, mais avec une prudence sèche, celle des vieux sorciers trop habitués aux trahisons. Et celle, un peu peinée, d'un vieil homme qui ne reconnaissait pas ses petits enfants. *

Peut-être est-ce mieux ainsi. Peut-être que je ne vous ai pas vue parce que vous ne vouliez pas être vue. Ou que moi, je ne voulais pas voir. J’étais un homme raide, à l’époque. Je le suis encore, me direz-vous. Mais il y'a dans ma raideur une forme de foi. Dans l’ordre. Dans le mérite. Dans le fait qu’enseigner sauve.

* Il eut un rictus bref, comme s'il se rendait compte que ce n'était pas à l'époque. Vraiment. La raideur envers les autres avait toujours été une de ses caractéristiques premières. Jamais envers lui même, cela dit. *

Voilà une bêtise dont on ne se défait jamais vraiment, n'est ce pas ?

* Il se redressa un peu, posant les mains sur les accoudoirs du fauteuil, comme s’il s’ancrait dans le présent. Il comprenait ce qu'elle sous-entendait. Qu'il était un revenant, quelque chose que l'on a déjà tué et que l'on ramène, peu importe les raisons. Qu'il s'était endormi sur ses lauriers pendant que le monde brûlait, que l'école baillait. Qu'il s'était retiré dans le confort des murs et du silence. Et il n'était pas certain certain d’avoir envie de la contredire. Il ferma les yeux une seconde. Les mots glissèrent sans colère, sans hargne. Comme des constats posés sur une table. *

Suis-je vraiment revenu ? Étais-je le même lorsque je suis parti ?

* Il tourna la tête vers la lumière verte du lac, puis reprit, plus lentement : *

Vous êtes morte. Ce qui vous donne, je suppose, le privilège de la constance. Mais je n'ai pas ce luxe, si je puis dire. Et parfois, on se réveille un matin en se disant qu’il est peut-être plus utile de former des élèves que de signer une tribune de plus.

* Il se tut, puis ajouta, après un battement, comme s’il répondait enfin à la question posée : *

Oui, je crois que j'ai changé. Mais je ne sais pas si c'est en résistant au changement, ou en m'y résignant.

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 10/05/2025 à 22:09:41

Une question avait suffi pour que les mots de Proventus se multiplient – ce n'était pas surprenant. S'il existait une constante, parmi tous les hommes et toutes les femmes dans la vie desquels Natacha s'était glissée, c'était leur profonde solitude. Qu'ils soient sorciers ou moldus, riches ou pauvres, seuls ou entourés, les humains ne dépassaient jamais véritablement leur envie de parler d'eux, de s'ouvrir, d'être écoutés. Jamais personne ne trouvait son exact semblable, et les années de fuite de la russe lui avaient montré qu'il suffisait souvent de faire croire à son interlocuteur qu'on le comprenait pour délier ses pensées. Un sourire, un regard bienveillant, des propos vagues qui ne voulaient rien dire, et, bien souvent, les gens se retrouvaient plongés dans des monologues, plus ou moins remplis de sens, dans lesquels on trouvait bien suffisamment de clés pour avancer dans les méandres de leurs pensées. Certains, évidemment, étaient plus secrets – les voies de leur esprit était impénétrables, du moins lors d'une première rencontre. Ses tentatives n'avaient pas toujours débouché sur des succès. Cependant, elle avait persévéré. De son vivant, l'instinct accru que lui donnait son troisième œil l'aidait à créer ces liens, et à faire miroiter l'espoir d'une ressemblance, d'une amitié. Maintenant, elle devait seulement faire confiance à la sagesse des années, et à l'aura que sa mort lui avait conféré.

Cela semblait fonctionner particulièrement bien auprès de l'ancien professeur ; il l'accueillait avait une élégance déroutante, et une sympathie rare, si bien qu'on eut pu oublier que c'était la défunte qui avait commencé la discussion. Il fallait bien s'avouer qu'elle s'était préparée à plus de résistance de la part de celui qui, face à ses élèves, s'était toujours présenté sous un visage moins aimable.

Ne laissant pas de place au désarroi, la russe se contenta, pendant un temps, d'écouter, silencieusement, les divagations de Proventus. Un sourire doux se dessinait sur ses lèvres, alors qu'elle entendait les pensées de son aîné se révéler à elle. Elle comprenait ce qu'il voulait dire par là. Sa vie n'avait certainement rien en commun avec celle du professeur. Elle avait été moins érudite, moins calme, moins académique. Ses mouvements s'étaient comptés sur le rythme singulatif de ses souffles saccadés, et non sur l'itération des années lentement traversées. Mais au fond, les histoires restaient les mêmes – pleines de doutes et de regrets, de choix faits pour survivre et de valeurs auxquelles ont s'étaient un peu trop attachées.

La mort lui avait-elle vraiment offert une forme de stabilité ? Les mortels pensaient souvent cela, sans doute parce que bon nombre de fantômes avaient fait ce choix. Ils hantaient un lieu unique, et ne se laissaient que peu troubler par les évènements politiques. Peut-être était-ce parce qu'après des centaines d'années d'existence, on cessait de se sentir concerné. Natacha espérait ne jamais perdre cela. Car dans ce cas, à quoi bon rester ? Ce n'était pas la satisfaction de son existence, qui l'avait retenue ici. Et s'il lui fallait désormais faire les choses avec un pied dans l'autre monde, elle avait cependant espoir de ne jamais devenir l'une de ces silhouettes pâles, dont l'âme avait été si alourdie par le poids des années qu'elle n'osait même plus rêver.

Pour l'instant, son existence était inconstante. Certaines choses ne l'avaient jamais quitté, mais celle-ci relevaient surtout des bêtises dont parlaient Proventus. La foi en un changement possible, en un monde meilleur. Mais cette foi ne cessait d'être ébranlée par des mouvements extérieurs, incontrôlables, qui l'affectaient sans lui laisser d'autre option. La dernière en date était Camille, évidemment. Quelques souvenirs, quelques regards, quelques paroles avaient suffi à créer une faille dans les certitudes qui l'avaient toujours porté. Si la boussole du vieillard était sa rigueur, celle de Natacha avait été, pendant plusieurs dizaines d'années, l'amour – un amour que les évènements récents avaient empli d'incertitudes. Elle savait en quoi elle croyait – mais elle n'était plus sûre de la véracité du chemin qui l'avait amenée là. Quitter ses idéaux apparaissait alors comme un geste d'audace terriblement tentant. Et pourtant, elle se l'interdisait – la défunte savait que là n'était pas le bien. Tout ce dont elle avait besoin, c'était de retrouver les certitudes, d'effacé ce que le passé avait ébranlé.


NATACHA · À vrai dire, la mort n'est pas si constante que cela. Elle m'a rendu plus libre, certainement, mais cela vient avec son lot de perturbations.

Pendant un instant, son regard sembla se perdre dans les reflets du lac noir. Des souvenirs lui restaient de son adolescence, autour de cet endroit. Quand Åshildr et elle rêvaient de piraterie, iels imaginaient naviguer sur de telles eaux, sur un bateau que leurs sorts auraient créé. C'étaient des rêves d'enfants, complètement inconscient. Mais ils étaient doux d'innocence – à l'époque, l'aventure était un idéal, et les sacrifices qu'elle demandait n'étaient pas considérés. L'enfant qu'elle avait été aurait-elle aimé connaître les détails de son destin ? Elle n'aurait jamais la réponse – sans doute préférait-elle ne pas y penser. Il n'y avait plus de place pour autant de douceur dans son existence.

NATACHA · Par contre, elle m'a montré qu'il y avait une autre option, que de résister ou de se résigner. On peut essayer de provoquer le changement. Le bon changement, celui qui rend le monde meilleur.

N'était-ce pas cela qu'elle faisait ? L'efficacité de l'Internationale était relative, mais quand même, elle jouait sa part des choses, à commencer par les gens qu'elle recrutait. Elle leur donnait de l'espoir. Ce n'était pas rien, l'espoir – elle aimait même croire que c'était le plus important. Et puis, ils ne changeaient pas le monde, pour l'instant, mais ils changeaient des vies – ils aidaient des enfants, ils combattaient des adeptes de la magie noire. Les choses se faisaient lentement, mais elles se faisaient. Un jour, elle connaîtrait le monde dont elle rêvait.

NATACHA · En tout cas, j'aime penser cela. Mais c'est peut-être le même genre de bêtises que celles dont vous parlez. Et, en effet, même la mort ne m'en a pas séparé – plus le temps passe, plus je me retrouve à haïr les jours lors desquels je préférais me résigner.

Elle sourit. Elle était rentrée dans cette pièce avec une mission, et finalement, elle se retrouvait presque à apprécier la conversation. La pensivité de Proventus était rafraichissante. Était-ce l'âge qui l'avait autorisé à ainsi se poser dans ses phrases ? La plupart des vivants étaient pressés. Ce bureau, à l'instar des peintures de ruines qui l'ornaient, semblait figé dans le temps. C'était agréable.

Mais une once de regret teintait de noir cette discussion ; elle était venue en combattante, avait adopté le masque adéquat. Encore aujourd'hui, elle savait être un personnage, à la perfection. Il lui suffisait de se convaincre que tout était vrai, d'effacer tout ce qui restait d'elle, et de transformer des fils de vérités en tissu de mensonges. Elle superposait son histoire à celle d'autrui, changeait les dates, se persuadait, temporairement, que ses faux souvenirs étaient réels, jusqu'à ce qu'elle puisse se permettre de les oublier. Elle avait survécu six ans grâce à cette méthode ; et celle-ci continuait de faire ses preuves.

Mais, ici... L'honnêteté de Proventus troublait Natacha. Pourquoi donc avoir construit autant de murs, lorsque celui-ci s'ouvrait si facilement, dès la première question ? Il était évident qu'elle ne pouvait dire toute la vérité. Mais sa conscience morale s'agitait. Les récits qu'elle avait conçus, soigneusement, lors des jours précédents, se brisaient pour laisser place aux poussières parasites de l'affection. Elle voulait croire en cette sympathie du vieillard, qui, pas une seconde, n'avait douté d'elle.


NATACHA · Pour être tout à fait honnête, je ne m'attendais pas à être accueillie avec autant de sympathie.

Les mortels ne voyaient jamais les fantômes comme leurs pairs. Ceux-ci étaient des figures lointaines, rappelant le destin tragique de toute vie, des étrangers au monde entourés de mythes, qui leur conféraient une aura dont les gens préféraient s'éloigner. Alors, il fallait se protéger. Trouver des liens supplémentaires, des preuves pour leur assurer qu'eux aussi, fut un temps, avaient été humains. Leur trouver des histoires communes, leur montrer que, dans une autre vie, ils avaient pu serrer la main. Natacha n'avait plus de scrupules à le faire, la plupart du temps, car elle aimait se confronter à la méfiance de ses interlocuteurs, et frayer son chemin dans les labyrinthes du dialogue, jusqu'à gagner le jeu de la confiance. Mais ici, il n'y avait même pas eu de jeu.

NATACHA · Je dois vous avouer que je n'étais pas tout à fait sincère. Je n'ai pas vraiment été votre élève, je suis bien trop vieille pour cela. Je vous connais, car j'étais au château lorsque vous étiez professeur, mais je n'étais pas sur une chaise. Seulement cachée dans les murs, parfois, à vous écouter.

Elle avait l'impression d'être une élève à nouveau, se confessant à son aîné d'une faute qui n'en était une qu'à moitié. Son ton s'était adouci. Pourquoi tant d'honnêteté ? Elle n'était plus habituée à admettre ses erreurs. Cela faisait bien quarante ans qu'elle avait perdu ce réflexe, pour apprendre à se défendre, elle et ses idées, face à un système injuste, prêt à l'attaquer.

Mais Proventus, malgré ses années passées à servir ce même système d'iniquité, n'apparaissait pas comme un homme injuste, comme un agresseur potentiel. Il avait l'air d'un sage, trop peu écouté, qui attendait simplement une oreille attentive pour laisser ses pensées se dérouler.


NATACHA · J'aurais aimé, que vous soyez mon professeur. La mienne n'avait pas cette rigueur, cette personnalité. Je crois même l'avoir oublié...

Comment s'appelait-elle ? Impossible de mettre un nom ou un visage sur cette femme, celle que Natacha avait véritablement servi, entre cocktails de potions et poudre de mandragore volée. Sombre passé.

NATACHA · J'aimais cette raideur, chez vous. C'est pour cela que j'écoutais vos cours. Peut-être que c'est une question de génération, je ne sais pas vraiment. Mais vous, on sentait que vous aviez cette foi en ce que vous faisiez. Vous n'étiez pas là par défaut. Il y avait un combat qui vous animait.

Ses paroles étaient prononcées avec un ton un peu moins confiant ; elle avait peur d'avoir tout gâché, peur que son aveu de mensonge lui fasse perdre sa crédibilité. Mais face à tant de rigueur, il était difficile d'être autre chose qu'un modèle de moralité. Il fallait savoir s'adapter.

NATACHA · Évidemment, un peu de souplesse ne fait jamais de mal... Mais je pense que celle-ci ne peux que mieux exister que dans les piles vides de sens de papiers qui finissent dans un Ministère fatigué.

Fatigué était un bien faible mot pour décrire la pensée de Natacha quant au Ministère, dont l'action avait initié la longue destruction de l'enfant qu'elle avait été. Mais elle ne pouvait commencer que comme cela ; qu'en semant des graines d'idées. Tous les sorciers s'accordaient sur le fait que le pouvoir était fatigué ; soit parce que celui-ci était trop occupé, soit parce qu'il était un système usé, qu'il était temps de changer. Les détails viendraient après. Pour l'instant, l'enjeu était de faire oublier les mensonges de cette discussion, et d'y maintenir Proventus dans la méditation que sa question avait lancée.

NATACHA · Les jeunes ont besoin de ça. De gens qui y croient. Et si ce n'est pas nous... On sait très bien qui ira les chercher.

Elle planta son regard dans les yeux du professeur. Elle avait fini de parler, il était temps pour elle de laisser la place à son interlocuteur dans cette superposition de monologues. Tout se jouait maintenant, et elle espérait ne pas être chassée aussi brutalement. Chaque mot prononcé dans cette pièce l'intriguait plus que le précédent ; comme si la centaine d'années de vie qu'elle contenait possédait un secret. Comme si c'était ici, au fond, qu'elle pouvait retrouver les certitudes qui lui manquaient.

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 11/05/2025 à 21:14:56

* Proventus ne répondit pas tout de suite. Il y eut ce petit flottement, ce battement d’air dans la pièce, comme si même les murs attendaient quelque chose. Il était resté parfaitement immobile, les mains croisées sur le pommeau de sa canne, le regard posé quelque part entre les rayons pâles du lac et les ombres des étagères Quelque part, il essayait de comprendre toutes les implications de ce qu'elle lui apprenait. Elle n'était pas venue pour rien. Restait à savoir ce qu'elle attendait de lui. La confession de Natacha ne l’avait ni surpris, ni choqué. Peut-être parce qu’il s’attendait à quelque chose de surprenant, peut-être parce qu'il s'attendait à rien. Peut-être surtout parce que cela ne changeait pas grand chose, au final. Elle avait été une élève malgré elle, quelqu'un d'attentif, quelqu'un, sans doute, qui l'avait plus écouté que la majorité des gratteurs de parchemin qu'il avait eu dans sa carrière précédente.

La sympathie dont il faisait preuve, elle, le fit tiquer. Une vérité, sa vérité, flottait dans l’air. Il avait appris, au fil des ans, à remarquer les moments où la parole devenait facile, voir presque trop facile. Cela signifiait qu’une digue avait cédé quelque part, qu’une ligne de défense avait fléchi. Avant, cela lui aurait fait peur. Il se serait demandé si c'était raisonnable, si c'était encore un piège, s'il devait faire attention. Mais maintenant, il n'était plus sur si il se laissait aller, ou bien si c'était de la fatigue. Si son honnêteté et sa prolixité n'étaient pas que les symptômes d'une lassitude profonde, patinée par les années, un sentiment étrange selon lequel, de toutes façons, ce qu’il gardait pour lui ne servait plus à rien, et qu'il n'avait plus qu'à le partager avec cette non-élève, avec celle qui avait sans doute plus apprécié ses cours que ceux à qui ils étaient destinés.

Quant au changement... Cette idée qu’on convoquait comme un totem, qu’on affiche dans les discours, dans les slogans, dans les regards brûlants de la jeunesse qui croit encore que vouloir suffit, c'était autant un phare que son contraire. On pouvait mourir pour ou contre ce dernier. Le changement en tant que tel n'était qu'une illusion, une butte contre laquelle venait mourir ceux qui y croyaient. Lui ne l’avait jamais vraiment voulu. Ou plutôt, il n’avait jamais cru en sa propre capacité à l’initier. Il n’avait pas été de ceux qui se dressent, qui crient, qui brûlent les parchemins pour en écrire de nouveaux. Il n’avait été qu'un outil, tantôt pour ceux qui le désiraient, tantôt pour ceux qui le combattaient. Son attachement à une cause ne se faisait pas tant en mesure d'idéaux politiques que d'une loyauté inflexible à ce qu'il croyait. Et ce en quoi il croyait pouvait se faire tant avec du changement que sans.

Il avait parfois conseillé des législateurs. Relu des textes. Glissé une note dans une marge, conseillé une tournure plus souple à un décret plus dur qui l'arrangeait. Cela suffisait, parfois. Et surtout, cela lui suffisait, il n'avait jamais voulu faire plus que d'être une éminence grise, sans agenda idéologique mais avec un idéal clair. Cela faisait de lui un artisan, un ouvrier. Mais il n’avait jamais senti la moindre chaleur dans ces gestes. Il servait. On lui tendait une plume, on lui montrait la ligne, il écrivait. Il avait été ce qu’il fallait être, au moment où il le fallait. Précis. Présentable. Utilisable. C’était un constat. Mais il n'avait jamais changé le monde, il n'avait fait qu'accompagner sa rotation. *

Je crois que le changement ne veut plus dire grand chose pour moi. Toute ma vie, ou presque, j'ai essayé d'être utile. À des idées. À des familles. À des élèves. À un pays. J’ai cru qu’on pouvait faire la part des choses. Aider sans juger. Protéger sans dominer.

* Quelque chose le perturbait. C'était lui qui était vivant. Mais c'était elle, morte, et pourtant brûlante, qui lui paraissait avoir plus d'ardeur. Animée par quelque chose qui dépassait ses propres contours. Elle parlait à demi-mots de provoquer. De réinventer. De déranger les ordres établis. Et elle le faisait avec cette étrange sérénité que seules certaines blessures peuvent donner. Il la regardait et se sentait en décalage.

Proventus avait connu le monde qu’on avait voulu changer. Il l’avait vu de près, dans le fracas des murs effondrés, dans les chairs ouvertes et les enfants orphelins. Il l’avait vu dans les procès sommaires, dans les purges politiques, dans les regards fous de ceux qui étaient persuadés de faire le bien. Le changement. Ce mot sentait pour lui la poudre et la suie. Les uniformes noirs, les masques d'horreur. Les cris. Il avait connu ceux qui l’avaient mené, ce combat-là. Il avait vu leurs visages, jeunes à l’époque, illuminés par la rage, la justice, l’espoir. Il avait vu ce qu’ils étaient devenus. Les corps, les cendres. Les tyrans d’après. Les héros trahis. Les statues renversées. Il avait vu le sang sur les pavés, et su que ce sang-là aussi, un jour, serait oublié. *

Qui décide de ce qui est meilleur ? Qui décide de ce qui est digne de changement ?

* Il s’était efforcé de tenir une ligne, dans le vacillement général. Était-ce cela, qu’elle appelait de la foi ? Une foi froide, faite de décrets et de retenue, dans une cause qui était plus grande que lui ? Mais ce qu’elle dit ensuite fit naître en lui une tension plus sourde. Les jeunes. Ceux « qui ont besoin de croire ». Et le silence qui suivait, lourd, presque explicite : si ce n’était pas lui...

Il n’avait pas besoin qu’on la nomme pour savoir. Cela traînait toujours dans les mots comme une menace voilée. Avec des discours de flamme, ses promesses d’émancipation, ses gestes tendus vers l’avenir, et cette manière qu’elle avait de sourire quand elle gagnait, comme si ce n’était jamais une surprise. Proventus ferma brièvement les yeux. Il connaissait cette pente. Il l’avait vue, offerte à ses ouailles. Trop souvent. On croyait leur offrir un rêve, et on les éveillait à la haine. On prétendait les libérer, et on les attachait à une autre bannière. Il en avait formé des dizaines, et il savait qu’ils étaient tous différents, plus libres qu’on ne le disait et aussi plus perdus. Elle n’avait pas tort. D’autres les attireraient. Des gens avec de la ferveur, du feu, du souffle. Des mots qui chantent. Des promesses d’avenir. *

Vous parlez de Camille Dubois.

* Elle n’était pas venue pour parler du passé. Ni même pour le comprendre. Elle n’avait pas cherché à lui rendre hommage, ni à s’excuser. Tout cela, c’était la surface. Les mots. Les détours.Elle était venue parce que Camille gagnait. *

Qu'êtes-vous venu chercher exactement dans ces cachots, Ms. Tchaïviev ?

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 12/05/2025 à 23:23:59

Il n'avait pas réagi à son mensonge. C'était sans doute pour le mieux – à moins que ce silence ne soit que le voile, dissimulant un million de pensées. À la seconde où la vérité, sans trop se soucier du reste, s'était échappée de ses lèvres, elle avait su qu'elle se retrouvait, comme il y a quarante ans, dans un nouveau procès. Il n'y avait là point de tribunal, point d'avocat et point de lois, mais, malgré tout, elle avait attendu un jugement.

Le monde n'était-il pas fait de jugements ? Chacun regardait son prochain, le trouvant bon ou mauvais, indigne ou vertueux. Chaque instant, chaque rencontre, se situait dans un équilibre précaire, attendant le moment où la balance allait pencher. Natacha aimait penser qu'un jour, ce serait l'équilibre du monde qui se retournerait. Que les mensonges régulateurs se transformeraient en douces vérités, et que les humbles protecteurs deviendraient les nouveaux héros. Si elle avait appris la témérité, elle n'avait jamais apprécié ceux qui, cherchant la gloire, se jetaient dans la gueule des monstres juste pour prouver leur valeur. C'était ainsi, que la magie noire fonctionnait – des actes, toujours plus spectaculaires, simplement pour montrer la dextérité de sa magie. Inferi, horcruxes, nécromancie... Cette obsession pour la mort était, d'autant plus aux yeux d'un fantôme, ridicule. La mort, elle l'avait saisie, en l'embrassant, dès que le moment juste était arrivé. Le moment était-il juste ? Voilà un autre jugement.

Mais ici, point de condamnation. Juste un silence bruyant, rempli de mots, de réflexions sur le changement. Le ton de Proventus, impassible, n'avait pas changé. L'avait-il entendue ? Oui, sûrement. Mais il s'était tu. Sans doute car on ne pouvait pas vraiment en parler – à quoi bon ? Tout avait déjà été dit.

À la place, Proventus parlait de changement. D'essayer de rester droit, dans les tourbillons de la vie. Elle avait essayé ça, en un sens. Elle avait tenté, lors de sa fuite, de se faire une place dans ce monde qui la détestait. Elle finissait dans les chambres de tout le monde, découvrait l'intimité de chacun à travers des regards alcoolisés déposés sur leurs mobiliers, mais elle ne se mêlait des affaires de tout le monde. Elle avait ses idéaux. Elle ne les exprimait jamais. De toute façon, les moldus avaient d'autres problèmes – ils pensaient à une guerre, elle entendait les échos d'une autre. Oui, à cette époque, elle survivait. La fuyarde n'était pas tout à fait utile, et bon nombre de ses rencontres avaient sans doute regretté de lui avoir parlé, lorsqu'ils se réveillaient dans une chambre vide, au silence rythmé par le battement des ailes d'un papillon. Mais ces gens, qu'elle n'aimait pas vraiment, elle essayait quand même de les aider. De leur souffler ce qu'ils avaient besoin d'entendre, ce que les vibrations de leur âme faisaient apparaître dans son troisième œil, véritable arme.

Cette arme, elle avait essayé de l'utiliser pour le bien. Mais à présent, lorsqu'elle se retournait pour faire face à la densité des années, elle était obligée de s'interroger ; avait-elle bien agi ? Sans doute pas assez. Quitte à mourir jeune, elle aurait pu profiter de ces années-là. Sa magie était puissante. Elle manquait un peu de rigueur, mais son instinct décuplé lui donnait les clés dont elle avait besoin pour gagner. Elle avait un mouvement d'avance sur ses adversaires, et visait toujours juste dans ses gestes. La seule chose qu'elle n'avait pas prédit, c'était sa mort – une erreur de débutante. On aurait presque pu croire qu'elle l'avait fait exprès. Que quelque part, dans son inconscient, elle était trop fatiguée de cette vie, et elle préférait la quitter plutôt que de se battre pour l'enfant que sa fuite lui avait donnée. Mais, ça, elle n'y pensait pas. Cela s'ajoutait à la longue liste de sujets qu'elle préférait taire – à ces néants bruyants et bien trop signifiants.

Qui décide de ce qui était digne de changement ? Elle n'avait pas cette réponse non plus. Elle savait, au fond d'elle, qu'elle désirait le bien. Les pulsations de celui-ci étaient trop fortes pour que celui-ci ne soit pas réel. Mais elle savait bien, au fond, que tout le monde ressentait ce battement. Camille, en tout cas, elle l'éprouvait, c'était indéniable. Elle avait beau l'aimer, elle avait beau douter, elle savait que la mage noire se trompait. Elle n'était pas la seule à le penser ; voilà, d'ailleurs, que le nom de son ex-amante se glissait dans la conversation. Était-ce elle, qui l'avait amené ? Non. Il était apparu de lui-même, dans l'esprit de Proventus. Malgré ses ambiguïtés, celui-ci savait que son contrat ici était forgé par la diablesse des sorciers. Au moins, ils avaient une ennemie – autant qu'ennemie, elle l'était – commune.


NATACHA · Camille, oui, et tant d'autres aussi. Mais il est vrai qu'elle sait se faire particulièrement... présente.

Que dire de plus ? Camille hantait son esprit, ses combats. « Promets-moi que tu vas te battre et qu'ensuite tu me reviendras », avait-elle demandé, dans leur adolescence partagée. Et, horrifiée, Natacha avait pu voir le souvenir oublié dans lequel, sans hésiter, elle avait accepté. Était-ce donc pour ça qu'elle se battait ? L'ardeur de ses choix n'était-elle issue que d'une promesse, désormais impossible ? Pour que son combat cesse, l'Organisation devait être anéantie. Était-elle alors condamnée à une lutte infinie, afin de ne mettre fin ni à son but, ni à son chemin ? Voilà plus de vingt ans que la russe avait monté, méticuleusement, un mouvement qui visait à détruire toutes ces pensées de puissance, pour réformer le monde en lui donnant un nouveau souffle, un air d'égalité qui ferait voler toutes les libertés. N'était-ce là que du vent ? Parfois, lors de ses rares moments complicité avec Camille, elle se surprenait, le temps d'un instant, à penser que l'œuvre de sa vie n'avait rien d'important, et que la vérité qu'elle cherchait pouvait se trouver ailleurs. Cela ne durait jamais trop longtemps, mais cela lui faisait peur – le temps passé lui avait au moins donné la sagesse de savoir que ce genre d'impulsion résidait bien loin du monde des bonnes idées. Tout ce dont elle avait besoin, c'était de quelque chose pour lui prouver que ce qu'elle faisait n'était pas vain. Qu'un jour, le changement pourrait exister.

Voilà sans doute ce qu'elle cherchait dans ces cachots et dans leur humidité. Mais c'était un peu long, et bien trop délicat à expliquer.


NATACHA · Et je vous ai déjà dit de m'appeler Natacha.

Son prénom, c'était l'origine du choix. Voilà un changement qui tenait. La russe l'avait choisi, alors qu'elle avait dix-neuf ans. Elle ne savait plus bien comment il lui était venu – mais elle se souvenait d'où elle était. C'était drôle, parfois, comment les souvenirs fonctionnaient. Elle était assise sous un préau, dans un coin boueux de Pré-au-Lard. Il pleuvait, une pluie d'automne encore un peu étouffante, comme celles qui portent les orages d'été. Les feuilles mortes, réduites en miettes humides, faisaient un bruit aussi doux que désagréable, sous les pas des passants qui l'ignoraient. Elle aurait donné cher pour un Whisky pur feu – son échine tremblait, et ses bottes prenaient l'humidité. Ses paupières étaient lourdes, mais elle n'avait pas trouvé de meilleur lit. Alors, elle luttait contre le sommeil. Une dame aux cheveux d'argents, elle, s'était arrêtée. Lui avait posé quelques questions, lui avait demandé ce qu'une enfant si jeune faisait là, à une heure si tardive. N'avait-elle pas de logement ? Elle avait menti, comme elle en avait l'habitude. Et lorsqu'on lui avait demandé son nom, tout de suite, ses lèvres avaient prononcé celui-ci – Natacha.

Il était venu de lui-même, n'avait été imposé par aucune autre voix que celles de ses pensées. Et, lorsqu'elle l'avait donné, la dame avait dit « c'est un joli prénom ». C'était vrai. Elle aimait sa musique, sa façon de rouler sur les lèvres. Un peu perdu géographiquement, comme elle, au fond. Il se prononçait avec le sourire, et enrageait son fiancé. C'était, disait-il, pas assez sophistiqué. Plus elle le prononçait, plus elle l'aimait. Et bien vite, au milieu de toutes ces identités, c'était celle-là, qu'elle avait choisie. « Appelez-moi Natacha » était devenu une rengaine dans ses paroles, et bientôt, ces quelques lettres se confondaient avec son identité. Il n'avait pas vraiment de sens. Et elle aimait ça – le choix, dans l'absurdité. Du pur instinct, qui lui avait dicté le bien.


NATACHA · Je suis venue par curiosité. Sur ce point, j'ai été honnête avec vous.

Allait-elle devoir se justifier de tout maintenant ? Elle le craignait. Non pas parce qu'elle n'aimait pas ça – la défunte avait pris l'habitude d'être sur la défensive – mais elle avait apprécié, quelques instants, la simplicité de la conversation qui avait précédé. La mission qu'elle s'était donnée à elle-même semblait désormais être un fardeau, une tâche qui ne lui plaisait guère. Il n'y avait pas grand-chose en jeu, seulement sa propre dignité – mais c'était tout ce qu'elle avait.

NATACHA · Vous m'intriguez, Proventus. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui, comme vous, croient fermement en leurs actes et en leurs idées. Et pourtant...

Pourtant, il y avait carambolage dans ses idées. D'une part, il méprisait la magie noire – cela était toujours d'actualité, lorsqu'on entendait la lourdeur avec laquelle le nom de Camille avait été prononcé. D'autre part, ses actes se disséminaient au Ministère, dans le monde de ceux qui n'avaient su arrêter les guerres que lorsqu'il était trop tard, et que les cadavres s'empilaient, ceux qui, aujourd'hui, disaient agir, mais ne faisaient rien de concret pour lutter contre les menaces qui se multipliaient.

NATACHA · Pourtant, vous êtes invisible, au point où l'on croirait que vous n'agissez jamais de votre propre volonté. Vous êtes l'agent parfait, mais vous n'agissez jamais.

Natacha avait agit, dès qu'on lui en avait donné la possibilité. Elle n'avait pas eu besoin de s'interroger longuement – dès qu'elle s'était habituée à la mort, et qu'elle avait fait le deuil d'Elyos, elle s'était mise en mouvement, avait choisi ses combats, et s'était organisée, progressivement. La passivité n'avait jamais été option, du moins, pas sur le long terme. Seuls ses moment de doutes laissaient place à de tels désirs. Mais Proventus était sage, et avait vécu longuement – était-ce possible, de douter aussi longtemps ?

NATACHA · Rassurez-vous, je n'ai pas la prétention de vous convaincre de me suivre, ou d'adopter mes idées. Je crois que vous avez déjà suffisammant connu ce monde-là pour juger par vous-même de vos idées, et si vous revenez ici par choix, c'est sans doute car votre place est là. Mais je dois admettre que vous m'intriguez.

Le vieil homme était une énigme, un mystère à percer. La seule raison qu'elle voyait à son abandon était les erreurs invisibles qu'il avait pu commettre. Elle ne voulait pas faire ces fautes-là. La défunte voulait comprendre ce qui n'avait pas fonctionné, pour faire fuir ces doutes, de plus en plus bruyants, qui la hantaient. Pourquoi donc, alors que tout était possible, avait-il choisi la solution de la facilité ?

NATACHA · Je connais les doutes, je connais les hésitations. Mais je continue d'avancer, et de regretter les fois où je ne l'ai pas fait. Vous... Vous n'êtes ni un lâche, ni quelqu'un sans idées. Vous avez largement de quoi agir sans être affecté, et pourtant, il est difficile de vous différenciez de ceux qui ont tout abandonné.

Il avait annoté des décrets, signé des tribunes. N'y avait-il pas là d'activité plus ennuyante ? Ces textes ne seraient lus que par une poignée de juristes et de politiciens, et ne serviraient qu'à condamner lorsqu'on en avait besoin. Des règles inconnues de tous, une justice invisible qui ne se faisait que par décret. Ce n'était pas l'anonymat, que Natacha réprouvait – seulement la lâcheté des faux combats, qui ne se faisaient qu'à coup de papiers et de formulaires imposés.

NATACHA · Vous, les mortels, vous avez ce luxe-là. Celui de l'abandon. La flamme de la vie vous habite, quoi que vous fassiez. Mais moi, si j'arrête d'y croire, je disparais, et je ne deviens plus qu'une silhouette à conter des histoires.

Les fantômes, pour beaucoup, finissaient par devenir des divertissements, prêts à tout pour attirer sur eux l'attention des vivants. Natacha voyait là une bien triste fin ; elle ne regrettait pas son choix, l'éternité lui avait donné la liberté. Mais justement, elle voulait rester libre, maîtresse de ses choix. Sa transparence n'était pas synonyme d'invisibilité ; et si, souvent, elle rêvait de la banalité, elle savait que celle-ci ne serait accessible dans un monde juste. Alors, elle devait croire en se dernier.

NATACHA · Et pourtant, moi aussi, je doute. Je doute infiniment. De mes idées, de la possibilité d'un changement. Combien de siècles vais-je devoir laisser passer, avant de voir un monde meilleur ? Sombrera-t-il avant ? Je doute, mais je ne cesse de me battre. Parce que je veux y croire, je ne veux pas être impuissante.

Si les membres de l'Internationale l'entendaient prononcer ces mots, ils la dévisageraient, choqués. Ses projets lui avaient demandé de créer de nouveaux masques ; elle était, pour eux, une figure, un symbole. Elle n'avait pas vraiment demandé cela. Mais les gens avaient besoin d'une figure de ralliement. Un fantôme dont les yeux morts brillaient de l'étincelle des vivants, c'était rare, ça intriguait. Les jeunes se disaient que si elle, elle y croyait, alors elle aussi, pouvaient espérer. Si la mort n'avait pas suffi à achever leurs idées, c'est qu'ils devaient avoir raison, c'est qu'ils pouvaient gagner. Alors, elle enfermait ses doutes dans le silence, s'entourait d'une muraille de foi aveuglément bruyante. C'était le genre de pensées qui ne relevaient que du domaine privé. Pendant que les vivants regardaient la morte, cette dernière se contemplait dans les reflets de chair qui hésitaient.

NATACHA · Mais, comprenez, quand je vois que même les vivants abandonnent... Je ne peux que m'interroger.

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 13/05/2025 à 19:19:14

* Il resta silencieux un long moment. La répartie ne lui manuquait pas, c'était même plutôt l'inverse. Il avait souvent du mal à la fermer, et il ne pouvait pas souvent s'empêcher d'être mordant ou piquant avec les autres qui se trouvaient en face de lui. Ce n'était pas un silence vide, ni même pesant. Mais plutôt un silence habité, structuré, peuplé de réflexions qui s’organisaient derrière ses tempes, comme des lignes d’encre qui ne demandaient qu’à être couchées. Ses doigts pianotaient sur son bureau, trahissant les vents de réflexion qui faisaient tourner les moulins de sa réflexion. Il n’avait pas baissé les yeux. Ni fermé les paupières. Il regardait devant lui, fixement, comme s’il voyait quelque chose à travers Natacha qu'elle ne pouvait pas voir : le fil de sa propre existence, déroulé dans l’obscurité, projetant des tableaux de souvenirs dans son dos.

Elle avait dit des choses justes. Certaines, même, trop justes. Et cela le gênait presque. Pas parce qu’il se sentait attaqué, mais parce qu’elle avait mis des mots sur des zones qu’il avait soigneusement laissées sans langage, qu'il avait choisi de ne jamais explorer, de laisser de côté. Il se demanda, presque distraitement, s’il avait encore le droit de penser comme elle. Si l’âge, ou la fonction qu'il avait occupé par le passé, n’avaient pas déjà effacé cette possibilité. Si l'ombre de la vieillesse n'avait pas interdit toute critique de ce qu'il était actuellement, laissant cela aux autres, aux jeunes ou aux immuables, mais plus à lui. Il inspira lentement.

Ce n’était pas la première fois qu’on lui disait qu’il n’agissait pas. Mais c’était la première fois qu’on le lui disait avec autant de calme, et surtout, sans défi et sans mépris, avec un mélange étrange de respect, de curiosité et de tristesse. Et cela, étrangement, le touchait plus qu’une gifle. On le lui avait reproché, dans le passé. On avait reproché qu'il ne soit pas là pour la seconde guerre, envoyé à l'étranger. On lui avait reproché de ne pas prendre part dans certains conflits. On lui avait reproché de ne pas s'investir dans certaines affaires, nobles et moins nobles. Mais il était toujours là, vaillant, là où ceux qui avaient quémandé son aide étaient, pour la plupart, disparu. Il se sentit analysé, et non attaqué. Cela lui rappelait vaguement les examens de ses collègues en commission : on ne cherchait pas leur faute, on cherchait leur logique, ce qui les avait mené à franchir des barrières qu'ils n'aueient pas dû, ou qu'ils auraient dû. Et ici, la logique de Proventus lui échappait peut-être, même à lui;

Invisibilité. Le mot revenait, résonnait. Il ne l’avait jamais cherchée. Il ne s’était jamais caché. Il avait simplement suivi des lignes, respecté des formes. Il avait cru qu’agir dans la rigueur suffisait à faire ce qu'il fallait. Que contenir la colère, l’indignation, les instincts politiques, et se sentir au dessus ou du moins uniquement s'en servir dans un intérêt direct et sans plan sur le long terme, c’était une forme de supériorité morale. Tout ce qu'il avait fait, il l'avait fait dans l’ombre. Jamais par lâcheté. Toujours par une sorte de cohérence propre qui ne manquait pas parfois de l'étonner lui-même.

Mais à force d’être cohérent, n’était-il pas devenu opaque ? Il savait que des gens comme Natacha, ou Camille, ou d’autres figures de leur époque, portaient les idées avec des voix hautes, fortes. Quitte à déformer le propos, par ailleurs. Lui n’avait jamais eu cette voix. Il avait cru qu’une voix basse était plus utile. Plus sinueuse, plus juste, qu'elle toucherait plus de monde. Il avait refusé de devenir un porte-voix, préférant rester un porte-baguette. Et il avait fini par murmurer de moins en moins fort, avec le temps. Et alors, on ne l'avait plus écouté, parce qu’il avait cessé de parler.

Il posa une main sur l’accoudoir de son fauteuil. Elle ne tremblait pas. Mais elle était lourde, comme si le poids des décennies s’y était accumulé. Il ne répondit pas tout de suite. Pas à Natacha. Il répondit à ce qu’elle représentait : une injonction silencieuse à ne pas se contenter de survivre.
l songea à ce qu’elle avait dit sur les morts : si elle cessait d’y croire, elle disparaîtrait. Et lui ? Qu’arrivait-il aux vivants qui cessaient d’y croire ? Ils devenaient des décors. Des professeurs poussiéreux, des meubles dans des cachots.

Il aurait aimé avoir une réponse à lui donner. Quelque chose de propre. Une réplique brillante, une sentence, une ironie. Il aurait aimé pouvoir dire : je sais ce que je fais. Je sais pourquoi je n’agis pas. Mais ce n’était pas vrai. Pas complètement. Il ne savait plus, plus totalement. Alors il dit, simplement : *

Vous vous trompez sur un point, Natacha.

* Il avait mis l'emphase sur son prénom. Il détestait appeler les gens par leur prénom, mais il n'avait pas l'impression d'avoir tant de choix ici, ou du moins pas envie de se battre avec un fantôme. *

Je n'ai pas abandonné, ni arrêté. J'ai... ralenti.

* Le mot s’imposait, après hésitation. C’était celui-là. Ralenti. Comme un fleuve qu’on a détourné. Pas asséché, pas tari, détourné de ses anciens lits, dispersé dans les marécages. *

J’ai continué à faire ce que je sais faire. À ma manière, en secret. En marge. En silence. Des ajustements. Des interstices. À l'échelle de l'individu, pas plus loin. J'ai quitté la scène, je ne fais que former les acteurs.


* Il regardait toujours droit devant lui. Mais quelque chose dans ses yeux s’était voilé. Comme un rideau tiré sur une scène qu’on n’éclaire plus. *

J’ai cru que cela suffirait. À éviter les débordements. À servir de digue contre les extrêmes. Mais à force de rester dans les marges, on finit par y vivre. Et puis on s’y installe. Et un jour, on ne sait plus si c’est par stratégie ou par habitude et lassitude.

* Il inspira profondément. Ce qu’il disait, il ne l’avait jamais formulé ainsi. Peut-être ne l’avait-il jamais pensé jusqu’au bout. *

Je n’ai pas vraiment renoncé. Mais j’ai cessé d’espérer que ma manière d’agir changerait quoi que ce soit à long terme. Cela doit vous paraitre du chipotage, n'est-ce pas ?

* Il baissa enfin les yeux. Il observait la veine discrète sur sa main droite, les marques d’encre sous ses ongles. Tant d’années passées à corriger les phrases des autres, à choisir des termes, à nuancer des propositions. Il avait voulu être un homme de nuances dans un monde de passions. Mais là, devant Natacha, il se demandait si le monde avait jamais demandé ses nuances, où s'il ne les avait jamais tolérées que comme un caprice d’intellectuel, de vieillard gâteux. *

Je n’ai pas abandonné. Mais je commence à me demander ce que je protège encore, et si cela vaut encore la peine d’être protégé.

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 21/05/2025 à 22:44:40 - Modifié : 23/05/2025 à 22:13:56

Il l'avait appelée Natacha ; maigre victoire pour un minuscule combat, mais, dans ce monde, on prenait ce qu'on pouvait prendre et on luttait dans des batailles stupides, simplement pour se donner un nom, pour être quelqu'un.

Car après tout, Proventus n'avait pas tort ; c'étaient les interstices qui changeaient nos mondes. Les systèmes, les monstres rouillés de plume et de papiers, étaient comme inaccessibles aux simples humains. Les signatures s'accumulaient, mais leurs encres ne pesaient pas bien lourd face au poids du passé, et, au bout d'un moment, il ne restait que les marges comme espace vide, comme endroit de liberté. On réduisait l'espace, et on augmentait les possibilités. Parfois, c'était ce qu'il fallait. On se sentait toujours plus libre, quand on ne pensait pas au monde ; il était plus facile de nager, quand on ne luttait pas contre le courant.

La défunte avait toujours été, plus ou moins contre son gré, une marginale – même lorsqu'elle avait essayé, au sein de sa famille, de s'acclimater aux coutumes et aux traditions, elle était toujours au bord de l'explosion, une bombe à retardement que l'on enfermait dans des robes de tissu brodé, comme si cela rendrait sa chute plus belle, plus convenable. Elle avait détesté ça. Elle avait appris à aimer les regards sur son corps et son visage, et pourtant, lorsqu'elle pensait à sa fin, elle n'avait cessé de l'imaginer laide, incontrôlée. Pendant un temps, elle avait tenté de la provoquer, cette explosion, en consommant tout ce qu'elle pouvait, en déformant son esprit et en appliquant des couleurs malades sur sa peau et sur ses dents à travers les potions et alcools qu'elles trouvaient. Cela n'avait pas marché.

Pourtant, elle n'avait pas ralenti. Au contraire – elle avait accéléré. Elle ne savait faire que ça. Courir, se presser, apparaître pour disparaître, se remplir l'esprit pour mieux oublier. Même la mort ne l'avait pas arrêtée. Il lui en fallait toujours plus – si sa vie ne suffisait pas, alors, elle se trouverait des colocataires, des amis, des fidèles, un enfant. Elle deviendrait la protectrice de centaines d'humains, pour rythmer sa vie des battements de leurs cœurs, pour se laisser vivre au travers de leurs corps, pour ne pas laisser place à ses propres pensées.

Car ses pensées à elles, elles étaient dangereuses. Pour elle, pour autrui – ses rêves de liberté dissimulaient des folies sans noms, des bruissements d'hallucinations. Elle imaginait des mondes meilleurs, et puis, elle les effaçait. Elle ne connaissait que ça, la destruction. Alors, elle s'assourdissait, cachait ses craintes sous des milliers de créations. Devenant fantôme, elle s'était empêchée de disparaître. Et maintenant, elle aussi, était devenue une digue – face aux extrêmes, peut-être. Mais surtout, face à elle-même. Chacun de ses combats était une barrière morale et mentale, qui l'obligeait à tenir ses promesses, qui l'empêchait de céder à ses faiblesses. Vite, vite, vite. Il lui fallait de la vitesse. Chaque idée en suivait une autre, dans une course-poursuite incessante, et, à travers tout cela, elle se contenait.

La mort avait, toutefois, rendu ses pensées infiniment lentes. Elle le sentait. Avant, elle ne prenait jamais le temps de la contemplation. Elle vivait dans un bruit infernal, celui des voix et des machines, des battements d'ailes et des ouragans. Les orages, toujours, la surprenaient, et, pour chaque éclair, elle attendait avec empressement un coup de tonnerre, espérant à chaque fois que la foudre s'abatte au plus près d'elle, afin que le danger effleure l'intimité de ses plus sombres pensées. Elle n'avait pas le temps – ou plutôt, elle était le temps.


NATACHA · Le long terme... Cela ne veut pas dire grand-chose, vous savez.

Vivante comme morte, Natacha avait connu le temps comme elle s'était connue elle-même. Il avait été son allié, son ami, son seul référent tandis qu'elle s'élançait, seule, dans les méandres de l'existence et de la pensée. Troisième œil, elle l'avait portée comme une robe, en le drapant sur chaque centimètre de son corps, en devenant une divinatrice fine, qui savait lire les signes pour y voir les mouvements des destinées se dessiner. Il lui avait fallu du temps pour comprendre que son don ne se résumait pas à des visions, pour appréhender les raisons qui faisaient d'elle un danger, aux yeux des autorités. Les images, qu'elle avait apprises à lire sans même y réfléchir, et à ignorer, lorsque l'action présente l'obligeait, n'étaient qu'un signe parmi tant d'autre de la trame de la vérité. Les mantiques, quelles qu'elles soient, n'étaient que des signes. Les mortels pouvaient, tant qu'ils le voulaient, allumer des cierges, contempler des pendules, faire tourner leurs tasses de thé, tout cela ne valait que peu de choses, tant qu'ils n'avaient pas compris qu'il ne s'agissait que du miroir du Temps. C'était ce dernier, qu'il fallait savoir embrasser, épouser, comprendre pour s'en faire habiter.

NATACHA · Vous ne chipotez pas, au contraire. Le Temps est une trame très fine, un tissu très fragile. Il faut savoir le ménager.

De son vivant, elle avait senti les veines du temps caresser sa peau, tandis que chaque moment lui indiquait les fils du destin qui avaient déjà été fixés, et ceux qu'il convenait d'arracher. Connaître le destin, c'était avant tout voir là où elle était libre, et là où le monde la conduisait. Aujourd'hui, la limite était plus floue. Mais il restait, en elle, des traces d'intuition, des résidus d'impression. Le temps ne lui collait plus à la peau ; mais désormais, elle vivait sur la modalité de l'éternité, et cela n'avait fait qu'ajouter à sa compréhension du vivant. Son corps, enfermé par sa famille dans un cercueil enchanté, n'était plus là pour la préoccuper des rides de l'âge et des faiblesses de la vieillesse. Il n'y avait plus que son âme, celle qui avait lutté, après la mort, pour rester. Celle qui avait hurlé le vœu silencieux de l'éternité, celle qui pouvait se battre sans jamais se fatiguer. Alors, elle traversait le temps, comme on traverse l'air ; celui-ci n'était plus barrière, et pourtant, elle le sentait. Il ne résistait pas – il était juste là, épais et insaisissable, ténu et inoubliable. Elle le voyait passer, sous ses yeux. Les saisons défilaient, les choses s'abîmaient, les hommes périssaient. Et elle, elle restait. Elle valsait là, avec le temps, se jouant de lui, se promettant que s'il ne pouvait plus rien pour elle, elle, elle ferait tout pour le garder. N'avait-il pas été sa seule fidélité ?

NATACHA · Un fil se brise, et les motifs changent. Il ne se brise jamais, mais chaque choix finit par tout changer.

Elle avait essayé de le briser. Dès ses treize ans, elle avait vu que son destin était scellé. Elle mourrait – comme tout le monde – et elle le ferait jeune – comme tant de sorciers. Elle avait donc essayé de prouver que ses visions avaient tort, mais celles-ci ne s'étaient jamais atténuées. Alors, elle avait tenté de leur donner raison – elle avait échoué. Le temps a ses raisons, que la raison ignore. Elle l'avait compris, à force de le provoquer. Alors, elle s'était attaquée aux autres fils – elle mourrait, certes, mais en ses propres termes. Elle choisirait son meurtrier. Elle survivrait, longtemps, ferait d'autres prophéties, trouverait d'autres secrets. Elle trancherait, un à un, les fils qui n'étaient pas déjà gravés, ceux qui, fragiles, pouvaient être coupés – son mariage, son enfant, les mensonges de fumée. Funambule, elle marcherait sur l'unique fil qui comptait, le plus solide de tous, plus rigide encore que celui de sa mort – c'était la corde de l'amour, celle qu'elle ne comprenait jamais, et pourtant, qu'on lui promettait. Et pas à pas, elle avait déambulé sur cette corde, se jouant de ses codes et de ses promesses, attendant la vérité.

Et puis, on l'avait tuée. Et elle avait accepté – pendant quelques minutes seulement.

Alors elle savait, à quel point les choix comptaient. Les mortels ne pensaient être que des individus, perdus dans une foule, hors de portée de toute vue. Mais le Temps n'avait pas d'yeux – rien ne lui échappait. Et chaque choix, même le plus stupide, changeait sa trame à jamais.


NATACHA · L'élève à qui vous souriez aujourd'hui aurait peut-être fini par être le mage noir de demain, avec un autre professeur. Le long terme, ce n'est qu'un tissu un peu plus lointain. Mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas y toucher. Pensez à vous, à toutes les choses qui vous ont mené jusque-là...

La défunte n'avait cessé de se réinventer. Et pourtant, cette réinvention constante, elle se trouvait déjà en elle, dès l'origine. Ses premiers changements de noms, ses premiers surnoms, lui avaient été donnés, avant que cela ne devienne une habitude. Enfant, elle avait toujours aimé regarder, dans la forêt de ses parents, les quelques phénix qui, toujours, renaissaient de leurs cendres. Est-ce que ces flammes l'avaient inspirée ? Peut-être. En réalité, elle ne savait rien. Elle connaissait le temps, certes, mais toute science avait ses limites. Ses visions n'avaient été que modérément contrôlées – elles étaient devenues de plus en plus sensibles, tandis qu'elle vieillissait, et c'était cette sensibilité qui lui avait permis de se protéger. Mais toutes les images ne faisaient que s'imposer à elle, même lorsqu'elle ne le désirait pas. Elle savait juste les mettre de côté. Mais lorsqu'elle désirait fixer l'abysse, et choisir quelle facette du temps regarder, c'était là qu'elle avait besoin de mediums, de flammes, de feuilles et de métal, pour la guider. Et, dans ces cas-là, elle ne regardait jamais son passé.

Est-ce que tout cela en valait la peine ? Toute cette protection, toutes ces barrières, minutieusement construites pour protéger le monde de tous les dangers ? Qui pouvait en juger ? Peut-être qu'elle le pouvait, elle qui avait habité ces questionnements là, et qui s'était parée des seules réponses qu'elle y avait trouvé. Mais au fond, si on lui demandait pourquoi, elle ne savait pas ; elle répondait pour la jeunesse, pour la justice, pour le Bien avec un grand B, le genre de ceux qu'on ne trouve que dans les livres pour les gens qui ont le temps de s'ennuyer. Mais elle, elle n'avait pas le temps. Même dans l'éternité. Alors, elle agissait.


NATACHA · Je ne sais pas si cela en vaut la peine. Peut-être que le temps se protège lui-même.

Au final, seuls les vivants souffraient. Les fantômes, après quelques siècles, se faisaient à l'idée de ce qui leur était arrivé, et les autres, eux, disparaissaient. Sur le long terme, tout s'oubliait. Les châteaux devenaient ruines, les empires se faisaient oublier. Un jour, tout cela n'était plus que mythes et poussières, et les humains n'étaient que des héros, ou des silhouettes sans nom et sans identité. Le temps ne se détruisait pas – il était résilient, bien plus que l'espace, bien plus que les âmes. Alors, tout ce qu'il restait, c'était le présent.

NATACHA · Mais j'aime à croire que protéger le présent est suffisant, que ce que nous faisons aujourd'hui restera, au moins un peu, sur ce que vous appelez le long terme.

Savait-elle quel monde elle désirait ? Vaguement. Elle avait des idées, des pistes. Mais rien n'était formé. C'était normal, elle se disait. Seul le pouvoir fixait les choses, et elle, elle voulait s'en débarasser. Dans l'Internationale, certains Membres avaient des idées plus arrêtées – tant mieux, ils faisaient avancer les choses. L'incertitude était bien la seule chose qui la ralentissait.

NATACHA · Et puis, quand le changement viendra, les vivants n'auront plus besoin de penser à tout cela. Le Temps est un fardeau. Si les choses allaient mieux, il n'y aurait plus besoin de penser aux conséquences, et à la postérité. Les gens vivraient, tout simplement.

Son regard cessa de se perdre, et sa silhouette sembla retrouver de sa netteté, de sa présence. Le temps d'un instant, elle n'était devenu qu'une silhouette, emplie de brumeuses pensées. Mais enfin, elle avait la réponse, et elle pouvait à nouveau saisir le visage de Proventus, le regarder, droit dans les yeux, avec cet air de défi qu'elle pouvait à nouveau s'autoriser.

NATACHA · Peut-être que c'est ça, la vie, qui vaut la peine d'être protégé, vous ne pensez pas ?

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 23/05/2025 à 17:43:03

* Il ne répondit pas tout de suite. Comme d'habitude ni habité, ni vide, mais suspendu. Comme si la pendule qui réglait régulièrement ses pensées, qui lui soufflait toujours quelque chose d'inspirer venait de s’arrêter en lui, comme un rouage ancien, une pensée circulaire gripée. Il ne réfléchissait pas vraiment, mais il laissait les échos des paroles de Natacha flotter un instant dans sa tête pour être sur qu'ils aient fini de résonner dans ses pensées.

Ils flottaient dans l’air comme une vapeur chaude dans une pièce froid. Ils n’étaient pas faits pour convaincre et ils n’étaient même plus faits pour débattre. C’était simplement, des paroles. Adressées à quelqu’un qui pouvait l’entendre, et pour une fois sans doute les comprendre. Et peut-être, que pour une fois depuis longtemps, il se sentait capable de le faire. D'en saisir l'importance sans reléguer l'opinion de son interlocuteur au second rang.

Ses yeux quittèrent enfin les contours flous du décord dans lequel son regard s'était perdu, et retrouvèrent la silhouette translucide devant lui. Elle était nette, maintenant. Non plus une idée, ni une figure du passé, un mort revenu le visiter, mais une interlocutric avec plus de consistance que ce qu'il avait l'habitude de cotoyer, lui fournissant le plaisir rare de la discussion.

Il eut ce petit rictus discret, presque tendre. L’un de ceux qui n’éclairaient pas tout son visage, mais qui faisaient frémir la peau autour des yeux, et les commissures de ses lèvres. *

Étrange époque que celle où les morts rassurent les vivants sur le temps qu’il leur reste.

* Il n’ajouta rien tout de suite. Il la regarda, vraiment. Il la voyait mieux, maintenant. Ce n’était pas qu’elle s’était précisée, pas que la pénombre ait permis de mieux distinguer sa silhouette argengée, c’était lui qui avait enfin enlevé les filtres. Il avait cessé de chercher à la classer, à la soupçonner, à la ramener dans les cases de son esprit fatigué. Elle ne ressemblait pas aux ennemis d'antan ni même à ceux de demain. Elle n’était pas une menace, pas seule. Elle n’était pas un appel aux armes, pas ce soir. Elle était... autre chose. Une voix dans les couloirs, qui murmure dans les échos de sa tête. Il se redressa très légèrement, posa ses paumes à plat sur le bois. Sa voix, cette fois, était basse mais claire. *

Mais l'élève à qui j'ai appris à manier sa baguette l'a peut-être mal utilisée. Quelle part de responsabilité incombe au professeur dans le crime de son élève ?

* Il avait dit cela avec calme. Pas comme une provocation, ni comme une résignation. Comme un constat, posé à voix haute, un de ceux qui le hantait en même temps que les visages de ceux qui l'avait croisé à un mauvais moment de leur vie. Quel héritage possédaiil dans les morts, dans les violences, dans les vols ? Combien de crimes ont été commis parce qu'il avait un jour corrigé un mouvement de baguette ? Ces réflexions pesaient lourdement dans sa tête. *

Protéger le présent est un drôle de sacerdoce, quand vous dépendez des erreurs du passé.

* Il ne souriait plus. Il y avait dans ses yeux cette lumière grise, propre aux gens qui ont vu le monde tomber plusieurs fois et se relever de travers. *

Seul le futur vaut la peine d'être vécu, et je pense qu'à force de le préparer, on ne le voit que s'éloigner.


* Il eut un petit soupir. *

Qui suis-je encore pour juger du futur ? Je ne le verrais sans doute pas.


* Ses doigts se crispèrent un peu sur le bois du bureau, avant de se détendre. *

La vie doit-elle être protégée, encore une fois, demande le fantôme au vieillard. Elle qui ne l'a plus, lui qui la sent s'échapper.

* Il se leva alors, lentement. Pas pour faire un effet de scène, mais parce que ses jambes avaient besoin de se souvenir qu’elles existaient. Il marcha jusqu’à l’une des fenêtres aux vitraux verts, où le lac dessinait encore quelques reflets troubles. Il parla sans se retourner : *

Le temps file, le temps file, et que tissons nous avec ?

* Il marqua une pause. *

Vous voulez briser la roue du temps, Natacha ?


* Il revint vers elle, lentement, et il s'installa devant elle, sur un coin du bureau. Il prononça son prénom avec soin, cette fois. Pas parce qu'elle lui avait demandé, mais parce que cela sonnait mieux à ses oreilles. *

C'est ce que vous voulez ? Figer le futur pour que les gens n'aient plus à craindre leur présent ?

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 30/05/2025 à 12:51:40

NATACHA · Figer le temps... Je n'y avais jamais pensé comme ça, je crois.

Natacha n'était que vitesse, elle n'était que mouvements. Même le temps, en son âme, n'était pas immobile. Il s'écoulait en elle, en chaque parcelle de ce vague apparat que représentait la brume de ses idées, tel s'écoulait le sang dans les veines des mortels. Elle ne le sentait à peine ; goutte à goutte, le cœur du monde lui donnait, par pulsations régulières, le sentiment de son existence. Le temps était son oxygène ; sans lui, elle disparaissait. Elle était sa gardienne et celle qu'il protégeait. Elle était tant de choses à la fois ; mais tout, en elle, était intimement lié au temps. Alors, elle ne voulait ni le briser, ni le figer – cela ne la mènerait qu'à sa propre perte. Elle ne savait même pas comment elle pourrait exister, dans un monde à la montre briser – de quelles étoffes pourrait-elle se parer ?

Au contraire, elle voulait redonner son mouvement au temps. Car, elle le croyait fermement, c'étaient les idéologies indignes de leur temps qui troublaient l'avancer du temps. La magie noire empoissonnait les trames et les autorités froissaient le tissu de la vérité. La rigidité de ces pensées enfermait les destins dans des motifs discordants, et les victimes qu'elles créaient étaient des tâches, sans cesse ajoutées, sur le verre immaculé des sabliers.

C'était cela, qui créait la peur du futur ; celui-ci n'était pas, en soi, terrifiant. La seule chose qui faisait peur aux gens, c'était les sombres nuages qui obscurcissaient son horizon, les tempêtes lointaines dont le vent soufflait déjà sur les moments du présent. Le futur se devait d'être libre, mais d'une manière telle qu'il n'inspirait ni crainte, ni dégoût. Il fallait détruire le présent pour apaiser ce qui suivrait. Voilà comment agir, lorsqu'on rencontrait la roue du temps. Du moins, voilà ce en quoi elle croyait.


NATACHA · Je crois que je veux plutôt la ramener dans un mouvement apaisé.

Proventus s'était redressé, comme ramené à la vie par la conversation. Elle-même était plutôt immobile. À vrai dire, elle oubliait sa silhouette la plupart du temps, et ces formes de fumées nettes qui définissaient son âme. Elle était un esprit. Son corps l'avait quitté, depuis si longtemps déjà que chaque sensation était devenue, dans sa mémoire, qu'une vague idée. Alors, lorsqu'elle parlait, elle se tenait là, dans une immobilité presque inhumaine, ne laissant que quelques mouvements de son visage troubler les mouvements de l'âme qu'elle était.

Ironique, disait-il, de voir ainsi une morte défendre la vie. Il n'avait, sans doute, pas tort. Qui était-elle, elle qui avait tant de fois flirté avec la mort, pour prétendre défendre les vivants ? La question revenait, souvent, comme un leitmotiv dans l'orchestre de voix qui la remettait en question. Cela faisait bientôt trente ans qu'elle ignorait la réponse. Elle ne cherchait pas à la trouver. Elle faisait confiance à son intuition, à la vérité cachée qu'elle pressentait. Le monde entier pouvait la critiquer – cela ne l'empêchait pas d'avoir foi en sa raison.


NATACHA · Vous savez, je ne suis pas qu'un être du passé. Difficile à concevoir, je m'en doute bien. Mais, avant de passer de l'autre côté, j'étais, moi aussi, un être humain.

Un rictus se dessinait sur ses lèvres, alors qu'elle prononçait ces mots. Il n'y avait pas de méchanceté, pas même d'amertume dans ce qu'elle disait. Elle comprenait. Avait-elle seulement regardé les fantômes une fois, lors de sa scolarité ? Si cela avait peut-être été le cas, par curiosité, elle ne s'en souvenait pas. Elle avait d'autres problèmes, à l'époque. Tous les vivants ont d'autres problèmes, surtout lorsqu'ils sont jeunes et empêtrés dans les tourments de leur présent. Quand aurait-elle eu le temps ?

Mais elle avait été vivante. Cela lui tenait à cœur de le rappeler. Certains prétendaient que c'était parce qu'elle n'avait jamais vraiment accepté sa nouvelle condition. Elle n'y croyait pas. Elle avait, depuis bien longtemps, appris à aimer sa vie de fumée ; elle avait même refusé, lorsque l'occasion lui avait été présentée, la possibilité de retrouver un corps, de manière presque permanente. Le Phasma était chez elle, cachée au cœur de son appartement – mais jamais, depuis le laboratoire, elle ne l'avait renfilé. Elle se savait morte, la question n'était pas là. Elle tenait simplement à maintenir les reflets, de plus en plus ténus, de ses activités passées. C'était une question d'archives ; si les traces disparaissaient, alors sa vie de chair n'aurait plus de teneur, plus de consistance. C'était cela, qu'il fallait préserver.


NATACHA · J'étais troisième œil. Le futur, je le connais. Ou, du moins, je le connaissais... Ce qui ne vous aidera peut-être pas à me prendre plus au sérieux mais...

Son don avait toujours été moqué, ou du moins, méprisé. La plupart des gens considéraient les divinatrices comme des hystériques, refusant d'admettre leurs talents et la réalisation de leurs prédictions. Cela n'avait pas empêché le Ministère de tenter de la contrôler – mais, à part eux, personne ne s'en était jamais inquiété. Généralement, donc, elle taisait cette part d'elle-même, qu'elle n'avait ouvertement assumée que pendant une brève année, lors de laquelle elle avait ici enseigné. Le reste du temps, cela restait entre les lignes, dans des sous-entendus cachés. Mais ici, c'était venu naturellement. Sans doute parce qu'elle sentait bien que, pour une fois, son interlocuteur n'essayait pas de la piéger. Alors, dans un léger rire, teinté de nostalgie, elle avouait.

NATACHA · Mais quand j'étais jeune, il m'aurait suffi de vous serrer la main pour connaître les fils les plus intéressants de votre destinée.

Comme si cette phrase éveillait en elle la vague réminiscence d'un corps, la défunte baissa son regard vers sa main, bougeant, un instant, ses doigts transparents. La lumière tamisée des bougies reflétait à travers elle. C'était étrange, quand on y pensait. Ce corps, suffisamment présent pour refléter la lumière, mais suffisamment absent pour que celle-ci le traverse. Une poupée de verre.

Le troisième œil était différent pour tout le monde. C'était un don étrange, une intuition accrue du temps, et surtout, du temps à venir, qui changeait de modalités selon les corps qu'il occupait. À l'époque où le Ministère la convoquait, régulièrement, pour remplir des dossiers sur ses visions, et répondre à des interrogatoires bien trop méfiants, elle s'était vite rendue compte à quel point celui-ci était protéiforme. Les autres membres du château, qui possédaient ce même talent et qui, de fait, étaient liés à elle par cet unique secret, vivaient tous leurs visions différemment. Pour elle, sa peau, son corps, avaient toujours été les meilleurs médiums pour accéder au destin. Ironique, pour une femme qui avait perdu cette seule capacité. Aujourd'hui, il ne lui restait de tout ça que les traces que son intuition avait laissées dans les sillons de son esprit. Mais de son vivant, elle avait connu, touché, et embrassé des centaines de corps, et s'était habituée à mêler ces contacts aux visions qui les parsemaient.

Proventus parlait de responsabilité – était-elle responsable, de tous ces hommes dont elle avait vu la mort, de toutes ces femmes dont elle avait vu la perte ? Aurait-elle pu mieux faire ? Quand elle le pouvait, elle avait essayé. Lorsqu'elle voyait des fils, encore fragiles, qui pouvait être consolidés, ou, au contraire, rompus, elle essayait, dans ses chuchotements, de faire vibrer les bonnes cordes. Elle ne volait jamais à ceux qui auraient besoin de cet argent ; une fois, elle avait crevé, en partant, les pneus d'un homme, qui était censé avoir, le lendemain de leur nuitée, un accident. Était-ce assez ? Sans doute pas. Mais elle avait essayé.


NATACHA · Vous ne pouviez pas savoir ce que vos élèves feraient de leur baguette. Qu'en est-il de celle qui voit ce qui va arriver, et qui ne parvient pas à tout changer ?

Parfois, il n'y avait rien à faire. Et puis, comment changer les trames du temps, lorsque celui-ci nous court après ? Elle n'avait qu'une seule journée, qu'une seule nuit, quelques jours lorsqu'elle était chanceuse, pour se jouer des fils du temps, et pour changer ce qu'elle pouvait changer. Ce n'était rien, absolument rien à l'échelle de l'éternité.

Parfois, ses pensées la ramenaient au temps de ces visions. Elle se rappelait d'une image, d'un mot, d'une sensation. Les voix lui soufflaient ce qu'elle aurait pu, ce qu'elle aurait dû faire. Elle se demandait ce que ces gens-là étaient devenus. Plus rarement, c'était l'absence de souvenirs qui la hantait, l'absence de visions. Qu'avait-elle aperçu, lorsque les lèvres de Camille l'avaient effleuré ? Elle n'en savait plus rien. Pourtant, c'était sans doute là que c'était trouvée la clé. Peut-être qu'à ce moment-là, encore, tout aurait pu changer. Et si elle était restée ? Le temps aurait-il changé ?


NATACHA · Avez-vous déjà joué avec le temps, Proventus ?

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 14/06/2025 à 14:02:07

* Elle lui parlait du temps comme d’un allié. À lui, qui avait passé sa vie à le fuir, à le redouter. A le craindre. Son épouvantard n'était pas le sien par hasard, le temps qu'il lui restait l'effrayait, l'empêchant de mettre un pied devant l'autre dans son destin, l'empêchant de réfléchir au delà du lendemain. Toute une vie vécue en pensant à la possibilité de mourir demain, sans structure. Comme si tout ce qu'il avait fait n'était qu'une entreprise sans lendemain. Comme si le temps ne devait plus s'écouler à partir du moment où il avait arrêter de faire, où il avait arrêter de penser.

Il resta un moment figé, la main suspendue au-dessus du pupitre, comme si un mot avait voulu naître sur ses lèvres, mais s’était ravisé à la dernière seconde. Le silence s’installa, un silence dense, habité. Il lui appartenait, comme autrefois l’estrade, comme autrefois les élèves. Ce n’était pas un refus de répondre, ni même une hésitation. C’était un ressac intérieur. Une marée lente de souvenirs, de regrets, de vérités trop longtemps repoussées, de moments figés dans le temps, de nouveau.

Un demi-sourire, presque ironique, étira le coin de ses lèvres. Ce n’était pas de la moquerie. Plutôt l’écho d’un vieil homme fatigué de ses propres certitudes. Il recula d’un pas, lentement, et s’appuya contre la bibliothèque, le dos voûté par les années. Décidément, il était obligé d'être en action s'il voulait que ses muscles lui accordent un certain répit. *

Vous dites vouloir remettre le temps en mouvement. Le réaccorder au monde, l’apaiser. Vous avez sans doute raison. Mais je ne peux m'empêcher d'avoir peur du changement.

* Ses yeux s’étaient voilés. Il ne parlait plus à Natacha, mais à des autres fantômes, les siens. Il en avait tant. *

Chaque fois que le monde change, le sang coule. J'aimerais que ce ne soit pas celui des gens que j'aime.

* Il se redressa, plus ferme, plus tranchant, comme si les souvenirs avaient réveillé en lui quelque chose d'enfoui. C’était un constat, brut, désenchanté, comme si la magie qu'il utilisait et connaissait n'illuminait plus le monde dans lequel il vivait. Il passa une main tremblante sur son front.

Elle avait été troisième oeil. Il n'aimait pas cela. Il n'avait jamais été sûr que cela fonctionnait, qu'il y'avait véritablement un don de voyance dans le monde magique. Cependant, il n'avait pas à s'en faire ici, juste à se taire. Il doutait qu'elle ne puisse encore utiliser son don, cela nécessitait souvent un contact physique, pour des prédictions précises, de ce qu'il avait lu. Il regarda l'écho diaphane qui s'élevait des mains de l'ancienne sorcière. Jamais ces mains ne liront plus aucun destin. N'était-ce pas une libération pour Natacha ? Ne pas connaître les fils du futur, devoir le découvrir avec les autres, sans savoir ce qu'il revêt réellement avant de pointer le bout de son nez devant le pas de sa porte ? Il était persuadé que cela n'était pas vraiment un don, mais une malédiction, peu importe ce qu'en disaient ceux qui se prétendaient voyants.

Mais cela expliquait beaucoup. Le rapport au temps de Natacha était tronqué à la fois par ce qu'elle avait été, et en même temps par ce qu'elle était maintenant. Elle avait vécu mille présents et mille futurs en même temps quand elle pouvait les voir, et elle allait encore tous les vivre jusqu'à la fin de cet univers, jusqu'à ce que la dernière étoile qui luit se soit éteinte dans la nuit. Il l'écoutait, cependant. Et se questionnait. Elle avait raison. Il ne pouvait être responsable de ceux qu'il avait formé. Les baguettes créent autant qu'elles détruisent, il n'a fait qu'apprendre à choisir ce qui devait en sortir.Et elle, quelle responsabilité avait-elle dans tout cela ? Si elle avait vraiment un don, si elle pouvait placer les fils du destin sur la roue du temps, qu'avait-elle fait pour empêcher d'advenir ce qu'elle voulait ? Elle avait essayé. Mais est-ce que l'essai est suffisant ? *

Vous auriez essayé, j'imagine...

* Il se ressaisit, balayant la brume des souvenirs qui obscurcissaient ses pensées. *


Mais cela ne me dit pas, Natacha, ce que vous êtes venues chercher entre ces murs. Une arme ? Une oreille attentive ? Un obstacle dans votre vision ?

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 23/06/2025 à 00:16:29

NATACHA · Vous n'avez pas répondu à ma question. Je vais donc partir du principe que c'est un oui.

Il avait peur du changement, disait-il. Quelle peur irrationnelle – il n'y avait dans le monde que du pur changement. Des atomes qui s'entrechoquent, qui s'unissent et se délient, du chaos qui se forme, des morceaux de verre qui s'éparpillent. Les humains, eux-même, n'étaient que des masses en mouvements. Des amas de membres soumis au changement. Ils étaient assis, puis ils étaient debout. De petits, ils devenaient grands. Ils changeaient de voix, de forme, de temps et de parents. Ils n'étaient qu'une perpétuelle transformation.

Natacha était la transformation, la destruction incessante de son propre être et de tout ce qui l'entourait. Elle avait appris cela tôt. Appris que le changement était la clé de tout, la chose qui lui permettrait de suivre tous les mouvements de la trame du temps. Lorsqu'il n'y a rien en nous de fixe, alors, on devient plus souple, et le temps ne devient plus qu'une brise, un doux frottement.

Car il n'y avait que cela, de fixe : le passé, le futur, et le présent. Elle les avait embrassés, les avaient suivis comme une boussole – la seule boussole. À chaque instant, surtout les plus désagréables, elle se disait que ce qui était présent serait bientôt passé. À chaque pas, à chaque nouveau nom, elle se répétait qu'elle abandonnait ces sombres heures, pour s'avancer vers un futur meilleur. Le changement était salvateur — alors, quelle drôle d'idée que d'en avoir peur.

C'était une terreur bonne pour les puissants, ça. Pour ceux dont la vie était confortable, pour ceux qui se contentaient du présent. Peut-être que maintenant, elle comprenait un peu plus cela. Lorsqu'elle n'avait rien, lorsqu'elle vivait sans attaches, elle était bien plus courageuse qu'aujourd'hui. Lorsqu'on est seule, on ne risque rien. Même pas la mort. C'était quand elle avait commencé à s'attacher – d'abord à Elyos, et puis à Jessica, Ashka, et Oryæ, qu'elle avait retrouvé cette peur-là. Elle s'était rappelée cette sécurité de l'enfance, du plus jeune âge de l'innocence. Elle avait voulu la recréer, pour son enfant. Et elle y avait pris goût, à cette habitude niaise, à ces weekends, ces repas, ces retrouvailles régulièrement placées dans le temps. On s'y faisait, au fait de voir son calendrier dicté par des sabliers extérieurs, plutôt que par le rythme d'un pouls, d'un souffle, d'un battement de paupières. On en oubliait la nécessité du changement. Peut-être était-ce cela qui avait motivé Proventus – peut-être avait-il oublié que la stabilité était un luxe.

Le sang coulait quand le monde changeait ; mais il remplissait déjà des fontaines entières lorsqu'il restait le même. Seuls les élites avaient le choix de les ignorer, ces flots que le système faisaient couler. Elles fermaient les yeux, se contentaient de leur stabilité, et prétendaient que ce monde-là était le meilleur, et que s'il leur offrait du confort, alors, cela voulait dire que le Secret était la meilleure option.

Il ne l'était pas. Mais le vieil homme, sans doute, avait fini par tomber dans ces illusions-là. Il ne devait pas être beaucoup plus vieux qu'elle, en réalité. Peut-être une dizaine d'années. C'était toujours difficile, de donner un âge aux sorciers, avec leurs potions diverses et leur manie à vouloir contrôler le temps. Pouvait-on les blâmer ? Pouvait-elle les blâmer ? Elle qui, à jamais, était emprisonnée dans cette image d'elle, lasse de vingt-huit années. Quoiqu'il en soit, il avait connu les guerres, il avait connu le poison du temps manipulé. Comme beaucoup, il avait sans doute préféré s'enfermer dans l'illusion d'une paix, plutôt que de regarder le monde et ses blessures en face. Cela se comprenait.

Il s'imaginait qu'elle avait essayé, par le passé, de changer les destins des gens. Oui, elle avait essayé, faiblement, comme l'on essaye un passe-temps avant de le délaisser. Ce n'était sans doute pas suffisant. Elle avait susurré des prophéties, souvent en s'en servant comme une arme, elle avait tenté, à travers ses mots, de réconcilier le futur et le présent. Mais elle ne le faisait que lorsqu'elle pouvait en bénéficier. Elle ne prenait pas de risques, ne se mettait pas en danger. Combien de ces moldus avait-elle vraiment aidé ? N'avait-elle pas empiré leur situation, en leur soufflant les mauvais mots par accident ? Elle ne le saurait sans doute jamais.

Mais là n'était pas le sujet de la conversation ; Proventus l'avait compris, et, une nouvelle fois, il lui demandait ce qu'elle voulait. Une arme, une oreille ou un obstacle. Laquelle était la bonne option ? Il n'y avait, dans aucun de ces termes, une vérité pleine. Car des armes, elle en avait, elle possédait même maintenant son armée. Une oreille attentive, cela lui était inutile. Elle devait admettre, pour une fois, prendre plaisir à la conversation, mais elle n'avait pas besoin d'être écoutée. Ses plus grands secrets ne pouvaient pas être dits, et le silence était son plus grand ami. Elle ne parlait qu'à l'au-delà, qu'à l'autre monde, qu'à la nuit qui pouvait véritablement l'entendre. Quant aux obstacles, oui, Proventus en était un. Il était un point d'interrogation, droit et pourtant replié sur sa canne, une vague courbe, suffisante pour troubler sa pensée. Mais elle comprenait bien qu'il était un mystère que quelques mots ne suffiraient pas à percer. Il lui faudrait du temps, plus de temps. Plus de mots, plus de conversations. Mais, en l'instant présent, ce temps leur manquait.


NATACHA · Le Temps est en danger, Proventus.

Son ton s'était fait plus grave, son regard, plus ancré. Même son flottement semblait s'être pris d'une nouvelle rigidité. Elle était venue ici avant tout pour le tester. Pour voir si lui parler suffirait à confirmer le portrait qu'elle avait elle-même dressé de ce vieux professeur qui, malgré ses allégeances douteuses, savait briller de sa valeur. Les minutes qui venaient de s'écouler lui avaient démontré que oui ; du moins, c'était un homme qui avait l'intelligence de la conversation, et la sagesse de l'observation. C'était, dans l'urgence de la situation, tout ce qu'il lui fallait.

NATACHA · Je ne cherche pas vraiment une arme, une oreille ou un obstacle. Je cherche quelqu'un qui a connu les guerres, et qui peut comprendre le danger qu'il y a, lorsque certaines personnes se croient tout-puissants. Je cherche quelqu'un qui aura la sagesse de comprendre que ce danger dépasse toute pensée, toute idéologie.

Elle avait besoin d'un vivant, de quelqu'un qui pourrait mener à bien son plan. Elle aurait pu le chercher au sein de l'Internationale – les volontaires ne manquaient pas. Mais elle avait besoin d'un profil particulier de sorcier, autant en histoire qu'en personnalité, et les rares qu'elle trouvait au sein de ses rangs n'étaient soient pas assez âgés, soient embourbés dans sa propre idéologie, mais de ce fait aveuglé. Proventus était passé par les bonnes portes, avaient eu les bons accès, aux bons moments. Il avait le caractère idéal pour sauver le Temps.

NATACHA · Il y a des gens, qui, alors même que nous parlons, s'apprêtent à faire une erreur, une erreur immense. Je ne sais pas qui, je ne sais pas quand. Mais je sais qu'ils sont en train de toucher au Temps, d'une manière telle qu'il n'y aura plus une seule goutte de sang à préserver, ni chez ceux que vous aimez, ni chez ceux que vous méprisez. Une catastrophe nous menace – croyez-moi, je le sens.

Ça avait commencé comme une fatigue, un tiraillement dans son âme, dans les veines de laquelle le Temps s'était troublé – et puis, cela avait cessé. Ces perturbations avaient recommencé, de plus en plus souvent, de plus en plus fortes. Elle s'était inquiétée, avait interrogé les bougies allumées qu'elle avait pu trouver, avait tiré les cartes et joué avec les fumées. Tout avait confirmé ses intuitions. Et son instinct, qui ne lui avait jamais menti, lui disait qu'il fallait agir – qu'elle n'avait plus que le maintenant.

NATACHA · Je ne sais pas qui sont ces gens, ce qu'ils font, ou où ils le font. Ou plutôt, j'ai mes idées – mais je n'ai aucune preuve. Vous pouvez penser que je suis folle, ou paranoïaque, j'ai l'habitude. Mais je vous dit aussi que j'en suis certaine, et que, si vous m'aidez, je sais exactement comment les traquer, et les empêcher de replonger le monde dans l'état de nos passés.

Sa voix prenait des tonalités désespérées ; elle espérait, au fond, que Proventus accepte. Cela rendrait son plan plus facile, et lui ferait gagner le temps qu'elle avait déjà trop perdu, à ignorer les signes, à ne pas voir les troubles du Temps.

NATACHA · Je ne vous force à rien. Si ce n'est pas vous, j'en connais d'autres. Mais je suis persuadée que vous êtes l'un des rares qui saura sauver le Temps, sans créer d'autres nœuds dans sa trame. Alors, je vous le redemande, Proventus : pour sauver tout le reste, seriez-vous prêts à jouer avec le temps ?

Ayant fini sa tirade, elle se recula légèrement, et passa sa main sans chair dans ses cheveux de vents. Dehors, le ciel s'assombrissait, et le lac noir se parait d'un voile d'obscurité, dans lequel des lignes violacées contrastaient avec les derniers éclats de lumière de la soirée.

NATACHA · Il est tard, et ce n'est pas une décision à prendre à la légère, même si le temps presse. Je vous laisserai une journée. Si vous acceptez, retrouvez-moi demain, au 10 rue du Moke, à la fin de votre journée. Si non, ne vous inquiétez pas. Je ne vous embêterai pas, et j'irai trouver un autre volontaire plus motivé.

Et, alors qu'elle s'élevait dans les airs, prenant la direction d'un mur, lui aussi décoré de ruines en manque de couleurs, elle se retourna une dernière fois.

NATACHA · Bonne soirée, Proventus. C'était un plaisir de vous rencontrer.

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 03/07/2025 à 00:15:59 - Modifié : 03/07/2025 à 00:16:25

* Le silence, d’abord. Toujours. Le temps de digérer. Pas un mot, pas un souffle, pas un bruit. Juste la brise de la conversation qui retombe, chargée de sens et de nouveautés, chargée de défis et de bris de certitudes. *

Bonne soirée, Natacha

* Alors qu’elle se dissipait, lentement, dans la poussière de ce soir tombant, il ne la retint pas. Il leva lentement les yeux vers elle, observa les trainées grises qui semblaient s'échapper de son corps fantomatique. C’est seulement quand elle eut disparu à travers le mur qu’il hocha lentement la tête, à la manière d’un homme qui vient d’assister à un événement qu’il ne sait encore comment classer. Il grommela dans sa barbe, un son sans mot, sans adresse, sans but, qu’on aurait pu confondre avec un début de toux ou une pensée tombée trop bas dans la gorge.

Il se retrouva seul, comme toujours. La salle était toujours aussi froide. Toujours aussi vide, même si le nombre de vivants à l'intérieur de cette dernière n'avait pas changé depuis le début de la journée.

Il resta debout, un long moment. Ne retourna pas s’asseoir. Il ne pouvait pas. Sa chaise lui paraissait désormais trop droite, trop décidée. Il s’approcha plutôt d’un mur de pierre, et posa la main dessus. Le contact rugueux, doux et froid de la pierre lui rappelait, en un sens, que lui était vivant, et que cela, en soi, était déjà un choix. Un choix qu'il avait fait il y'a longtemps, sans doute le choix qui valait, aujourd'hui, tous les autres sacrifices qu'il avait fait. Il lui semblait pouvoir entendre le vent qui sifflait dehors, un vent sec, de début d’été. Imaginer l’heure bleue qui passait à l’encre, le lac en contrebas prenait cette teinte noire, presque solide, comme une larme noire figée en plein ciel. Tout cela se passait dans sa tête, bien sur. Au fond d'un cachot, au fond des temps, au fond d'un château.

Le Temps s'échappait.

Mais il ne savait pas encore quoi en penser.

Il resta là, longtemps, à écouter les bruits minuscules du château endormi, les craquements des poutres anciennes, les soubresauts d’une nuit qui semblait hésiter à tomber. Et quand enfin il se décida à bouger, ce fut pour prendre la direction inverse de celle qu’aurait dictée l’action. Il quitta la salle. Lentement. Comme s’il rentrait chez lui, et non dans l’œil d’une tempête. Il se dirigeait vers son lit, comme si le temps pouvait attendre d'être demain. Après tout, c'est là qu'elle lui avait donné rendez-vous. Dans un autre temps. Autant le faire se dépêcher de venir.

La nuit fut longue.

Il ne dormit pas. Il n’essaya même pas. À quoi bon ? Le lit était froid, comme un banc d’église. C'était le seul point faible des cachots. Les . Il ouvrit des livres sans les lire. Il alluma une bougie, qu’il éteignit à peine avait-il commencé à les lire. Il marcha de long en large, son pas usé battant la mesure d’une pensée qui ne cessait de revenir. Il envoya la préfète de garde dormir. Il pouvait s'occuper de gérer la salle commune ce soir.

Pourquoi lui ? Pourquoi est-ce lui qu’elle est venue chercher ?

Il repensa à tout. À son épouvantard, qui tenait de plus en plus un sablier plutôt qu'une faux. À ses anciens élèves. À ses guerres oubliées. À son bureau, ses plumes, ses lettres non envoyées, ses souvenirs enfermés dans des flacons trop bien rangés.

Et surtout, à sa peur.

Elle l'avait bien deviné, ou du moins avait elle ramené tout cela à la surface, cette damnée gamine spectrale. Le changement l’avait toujours terrifié. Parce qu’il était né dans un monde en ruines. Parce qu’il savait ce que c’était, la magie hors de contrôle, la course contre la mort, le goût de l’abîme, le goût du feu que l'on prétend maîtriser. Il savait. Et il avait cessé de vouloir empêcher les incendies.

Mais...

Peut-être que la peur ne suffisait plus.

La journée suivante s’étira comme une blessure.

Les heures passèrent, lentes, épaisses, collées les unes aux autres. Chaque tâche accomplie avait le goût du dernier geste. Corriger un devoir. Répondre à une missive. Croiser un collègue dans un couloir. Même prendre le thé avec le Baron Sanglant lui parut presque douloureux. Le château semblait l’observer. Chaque mur, chaque escalier, chaque tableau.

Quand le soir vint, il ne dîna pas. Il resta dans ses appartements, debout devant la glace. Il se regarda longtemps. Puis mit un manteau. Un ancien, râpé aux manches, dont il n’arrivait jamais à se séparer. Il prit sa canne. Il voulait marcher droit.

À dix-neuf heures cinquante-sept, il quitta le château.

La nuit était tombée, entière. Les étoiles étaient pâles. Pré-au-Lard semblait presque lointaine, vibrante, rythmée par le pas de ceux qui avaient mieux à faire.

Le 10 rue du Moke n’avait rien de spécial. Une façade grise, rongée par l’humidité. Un perron craquelé. Une lumière faible derrière une vitre. Il s’arrêta une seconde avant la porte. Juste une. Pas pour douter. Pour se souvenir.

Puis il leva la main. Frappa deux coups. Attendant. Silencieux. *

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 04/07/2025 à 12:31:10

NATACHA · C'est ouvert.

Et, à ces mots, la porte s'ouvrit.

Depuis trente ans maintenant, Natacha habitait au premier étage du 10, rue du Moke à Pré-au-Lard. Elle était, avec Marie-Madelaine du palier d'en face, la plus vieille occupante de cet immeuble sans allures ni prétentions, sans façade ornée et moulures au plafond, si bien que les autres habitants s'étaient habitués à cette présence spectrale, au premier étage de leur location. Du moins, la russe aimait le penser.

Avec les années, le bâtiment avait connu mille modifications, plus ou moins sensées. Ainsi, Proventus avait pu passer devant une série de boîtes aux lettres, à la moldue – la trace du passage de Jessica. Le vert un peu vieillot de la cage d'escalier avait été le choix d'un propriétaire désormais parti, et la rambarde, en bois de chêne, avait été installée par le père de la famille Curt. Comme tout lieu de vie, l'endroit était une mosaïque de détails, d'anecdotes que les nouveaux arrivants ne connaissait pas. Chaque trace de peinture, chaque rayure dans les murs, chaque marche endentée était le fruit d'une histoire déjà souvent oubliée.

L'appartement de Natacha n'était pas bien différent. Il était grand et plutôt banal ; à la fois dépourvu de vie et rempli de récits.

Trois chambres le composaient. Une était occupée par Oryæ, une chambre d'ado qui, déjà, marquait le signe des années, de ses affichages blanchis par le Soleil, aux babioles enfantines, mais malgré tout gardées. La seconde était la chambre de Natacha – non pas qu'elle en ait besoin, mais, celle-ci était tout de même là. Une pièce vide, ou presque ; un lit, un bureau, un dressing habitant une poignée de robes démodées. Quelques objets ici et là. Une bougie légèrement fondue reposait, muette, sur le bord de la fenêtre. Même le lit, à travers ses plis, tentait de dessiner une silhouette. La troisième chambre restait fermée à clé. Inutile d'essayer de trouver ce qui s'y trouvait.

Mais c'est dans le salon qu'en un vol, la défunte emmena Proventus. Un salon, encore une fois, plutôt banal. Un canapé bleu, quelques sièges, une table, une bibliothèque. Dans celle-ci, les livres sont moldus et politiques, sorciers et magiques, presque toujours édités il y a plus de cinquante années. Des manifestes rouges, des grimoires gris. Rien de trop théorique, rien de trop long non plus. Les murs sont peu décorés – au-dessus du canapé, on trouve une toile, immense et sombre, représentant une sorcière entourée d'un chaos dont on ne peut expliquer le nom. En face, tout le contraire – sur une feuille blanche, un dessin aux couleurs enfantines mais aux traits travaillés représente trois jeunes femmes – une brune, deux blondes – entourées de cœurs. Il est signé « Jessichou ». Ici et là, des photographies encadrées semblent retrouver ces mêmes personnages, excepté que la brune est transparente, et que l'une des blondes semble avoir disparue après une certaine date.

Ces couleurs enfantines se retrouvent, dans certains meubles, certains objets. Comme si un arc-en-ciel avait traversé la pièce il y a des années, avant de la quitter. Elles tranchent avec la sobriété générale de l'endroit, avec la machine à écrire noire posée sur un meuble ancien. Ici, rien ne traduit une esthétique choisie. Tout est disparate, unique sans l'être, dans un espace comme figé hors du temps. Un musée de la normalité.

Proventus entré, Natacha fait un geste vers une vieille théière et une boîte en bois, peinte à la main et ornée de textes en cyrillique.


NATACHA · Vous pouvez prendre un thé, si vous voulez.

Loin du château, l'absence de parole semble encore plus silencieuse que là-bas. Si l'on tend l'oreille, on peut entendre les voix de quelques passants, mais le moment reste chargé d'une solennité inadaptée. Natacha en serait presque gênée, mais elle s'est habituée. Le vieil homme n'est pas la première personne qu'elle accueille de la sorte dans son logement, devenu un véritable point de ralliement. Il n'y a, sans doute ici, pas grand-chose de privé, si ce n'est cette peinture, trop grande, trop sombre, trop vraie, dont seule elle saisit pleinement la signification.

Mais elle ne regarde pas cette peinture. Elle regarde Proventus, scrute son visage, ses gestes. Il est venu. Quand s'est-il décidé ? A-t-il suffi qu'elle quitte les cachots ? Ou a-t-elle bien fait de lui laisser une journée ? Qu'est-ce qui l'a convaincu, au final ? Quoiqu'il en soit, il est là. Il a choisi de briser les habitudes, de se rallier à elle, sans preuves de sa bonne volonté. Pourquoi ?


NATACHA · Je suis ravie que vous ayez eu le courage du choix.

Quoiqu'il en soit, le plan peut être lancé. Il doit l'être – cette attente est oppressante. Natacha a toujours été une femme d'action ; le genre de celle qui ne se. pose jamais. Elle sait ce qu'elle doit dire, elle sait que Proventus attend. Le glas sonnera, inévitablement. Alors, autant briser le silence le plus rapidement possible, pour se concentrer sur les faits, et sur l'action, telle qu'elle est.

NATACHA · Venons en au fait, donc. Je vous l'ai dit – le Temps est menacé, mais mes recherches, aujourd'hui, m'empêchent de savoir par qui exactement. J'ai tendance à penser que nos coupables se trouvent au Ministère – les modalités de cette action ne ressemblent pas à ceux de l'Organisation, et les moyens humains nécessaires pour s'attaquer à la trame du temps rend la liste des suspects bien courte. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois qu'ils essayeraient de contrôler cet aspect-là de l'existence, mais je vous épargnerais mes opinions sur le sujet.

N'était-ce pas cela, qui avait tout commencé ? Natacha était une enfant normale, avant que le Ministère cherche à la contrôler. C'étaient eux, les premiers, qui avaient désiré l'enfermer dans une prison de papiers, composée uniquement de formulaires administratifs et d'entretiens intrusifs et angoissants. Tout ça à cause de son rapport unique, ou presque, avec le temps. Tout ça parce qu'elle maîtrisait quelque chose qu'ils rêvaient de toucher, qu'ils désiraient contrôler – comme si c'était elle qui allait déclencher la prochaine guerre des Sorciers.

NATACHA · Le problème, c'est que nous ne pouvons pas les retrouver – pas maintenant. Il semblerait en effet que le cœur de leur recherche se situe ailleurs, dans un autre espace-temps – dans un futur qui est aujourd'hui trop déterminé. Il est aujourd'hui trop tard pour briser le fil de leurs décisions, que nous n'allons pas tarder à subir.

Ce trouble qu'elle sentait, elle l'avait deviné, ne venait pas du présent – ce n'était pas une vision, mais c'était un mouvement du temps à venir, celui qu'elle connaissait le plus, sans pouvoir le maîtriser. Mais les fils du temps, toujours, pouvaient être modifiés, dès lors qu'ils étaient souples, dès lors qu'ils ne s'étaient pas figés. Pour cela, il suffisait de revenir à un temps autre – à une époque où ces fils-là commençaient à peine à se tisser.

NATACHA · Mais je crois que nous pouvons encore agir – il nous suffit de retrouver les moments où tout s'est joué, de fouiller le passé pour mieux comprendre le présent, et, surtout, pour sauver l'avenir.

À ces mots, sa main de brume se posa sur un casque, posé au centre de la table, comme abandonné. Celui-ci n'avait l'air de rien, d'un objet moldu, abandonné ici par celle qui ne pouvait plus écouter de musique. Un second regard permettait cependant de voir que celui-ci brillait d'une aura particulière, une aura magique, la même qu'ont les objets anciens et enchantés. Seule la modernité du vecteur venait cacher cet aspect-là.

NATACHA · Mes équipes ont récemment mis au point ce casque, à cette fin ; il n'a pas encore de nom, nous n'avons pas jugé cela nécessaire. Il est conçu pour vous aider à dépasser le temps, et sa linéarité. En d'autres termes, quand vous le porterez, il vous suffira de vous concentrer sur une époque, et vous aurez l'impression de revivre ce que vous y avez vécu.

L'objet était complexe ; Natacha, elle-même, ne pouvait expliquer son fonctionnement. Les détails techniques, elle les laissait aux chercheurs, aux scientifiques de formation, qui se plaisaient à analyser ce genre de choses. Pour elle, tout ce qui importait, c'étaient les effets.

NATACHA · Ce n'est pas un voyage dans le temps à proprement parler – rien à voir avec un retourneur de temps, par exemple. Vous resterez ici, en sécurité, et à tout moment, vous pourrez le retirer. Cependant, vous pourrez vous adresser au vous du passé, par la pensée, en utilisant votre sagesse d'aujourd'hui pour l'inviter à modifier ses gestes. Vous serez... Comme une voix, dans sa tête. À vous de faire en sorte qu'il vous écoute, car il n'aura pas votre maturité. Et, évidemment, il vous faudra faire attention à ce que ses actions ne changent pas suffisamment pour bouleverser la trame du temps. Ce serait dommage de devenir le mage noir d'aujourd'hui en essayant de sauver le monde.

Elle sourit. Si elle donnait des consignes à l'adolescente qu'elle avait été, se serait-elle écoutée ? Sans doute pas. Elle n'écoutait personne, à l'époque, et surtout pas ceux qui se présentaient comme des sages. De toute façon, elle ne le saurait jamais, ou du moins, pas pour le moment. Ses chercheurs n'avaient pas trouvé comment adapter ce système aux défunts. Alors, elle devait déléguer.

NATACHA · Les sorciers de notre génération se font de plus en plus rares, et encore plus rares sont ceux à qui l'on pourrait faire confiance pour une telle mission. À vrai dire, vous êtes l'un des rares que j'ai trouvés, et, par une heureuse chance, vous avez aussi eu vos accès aux Ministère. Quelles qu'en soient les raisons, cela facilitera notre enquête, je présume.

Lorsqu'on cherchait, on finissait toujours par trouver. L'Internationale avait eu vent du passé de Proventus, de ses activités ministérielles, des meurtres de mages noirs. Certains avaient aimé cela ; les plus réticents au meurtre avaient grimacés. Mais le profil de l'homme était parfait ; il était impossible de le nier. Alors, finalement, Natacha avait tranché. Le temps pressait. Il fallait essayer.

NATACHA · Enfin, pour cela, il vous faut encore assumer votre choix ; même aujourd'hui, je ne vous force à rien. Même si, en toute honnêteté, ça m'arrangerait que vous acceptiez.

Elle rit, brièvement. Un rire amer, sans joie – celui de celle qui rit pour masquer ses problèmes, pour convaincre que tout cela n'était qu'une mission de routine, qu'il n'y avait là rien de grave, rien d'important. Que dans une semaine, la page serait tournée.

NATACHA · Et, si cela peut vous convaincre, vous pourrez évidemment utiliser le casque pour retourner aux époques qui comptent pour vous ; pour rejouer le temps, sur des affaires plus... Personnelles. De toute façon, ses créateurs recommandent de commencer par un souvenir agréable, le temps de s'habituer.

Le casque n'était pas si dangereux que ça, dès lors qu'il n'atterissait pas dans les mains de quelqu'un avide de puissance, de pouvoir et de domination. Mais Proventus n'était pas de ces hommes-là, du moins, il n'en avait pas l'air. Alors, elle n'accordait que peu de valeur aux époques à visiter ; même elle, au fond, ne savait pas à quels moments se trouvaient les points clés de cette opération. C'était une enquête, véritablement. Et toutes les réponses se situaient loin, cachées dans le passé.

NATACHA · Des questions ?

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 07/07/2025 à 07:58:32

* Il avait gravi les marches lentement, le bois ancien craquant sous son pas comme s’il protestait d’avance contre son arrivée. À chaque étage, les odeurs changeaient. Un soupçon d’encens, des relents de soupe oubliée, une vieille trace de vernis. Quand il atteignit la porte de Natacha, rien ne l’accueillit, sinon le silence. Elle s’ouvrit pourtant d’elle-même, sur commande et sur un appartement d’un autre temps, d’un autre monde. Proventus resta figé sur le seuil. Devant lui s’étalait un espace figé dans la poussière des années : un tapis un peu râpé aux couleurs indéfinissables, une bibliothèque anarchique pleine de manifestes et de grimoires, un canapé bleu trônant comme un vieux confident dans un salon sans âge. Il ne sut d’abord où poser les yeux. Il n’y avait pas d’esthétique. Pas de volonté apparente de rendre l’endroit beau ou ordonné. Et pourtant, tout y racontait une histoire, ou plutôt des histoires, entremêlées, superposées, érodées. Il se sentait étrangement en phase avec ce lieu.

Il avança d’un pas, comme s’il entrait dans un sanctuaire. Les murs semblaient avoir retenu chaque voix passée, chaque silence. Une toile immense, sombre et menaçante, dominait le canapé, et face à elle, un dessin d’enfant détonnait par sa naïveté colorée. Le contraste le heurta. Comme si l’enfance et la guerre s’étaient donné rendez-vous dans la même pièce. Tout autour, des objets porteurs de souvenirs se côtoyaient sans logique : une machine à écrire, une bougie fondue, une boîte à thé peinte à la main. C’était un chaos organisé par le temps lui-même, un musée de la banalité hantée. Il comprit, en observant cette collection d’instants gelés, que cet appartement n’était pas un lieu de vie. C’était un monde de souvenirs, de bris de vie et de non-vie, un monde intime. Il eut la même impression que s'il s'était fait transpercer par un fantôme. *

Non, merci, un peu tard. Je ne dormirais pas bien, après.

* Ses yeux se posèrent sur le casque, et aussitôt, un frisson lui parcourut l’échine. L’objet n’avait rien d’extraordinaire à première vue, un banal accessoire moldu, légèrement usé, orné de quelques reflets magiques à peine perceptibles. Mais il émanait de lui une force silencieuse, une invitation trouble, presque intime. Proventus s’en approcha lentement, doucement, comme on approche un animal endormi dont on ne connaît pas l’humeur. Il entendit ce qu’il pouvait lui offrir : la possibilité de plonger dans ses propres souvenirs et dans le temps, de revivre ce qui fut, non pas en spectateur, mais en acteur discret, murmure dans l’oreille de son soi d’autrefois. L’idée avait quelque chose d’ensorcelant. Vertigineux. Pour un homme rongé de remords et de silences, l’occasion de se retourner vers ses bifurcations, d’y glisser un mot, une émotion, une mise en garde, un adieu ou... tout le reste, en fait... C’était une invitation, au voyage, à l'oubli. A la contemplation. L'objet exerçait sur lui une pression, la même que la pensine qu'il conservait dans son bureau, chez lui. Sauf qu'il avait appris à la maîtriser, à la contenir. Mais cela...

Le vertige cachait aussi une angoisse. Une peur, profonde, rampante. Celle de céder. Celle de s’oublier dans le passé. De perdre pied dans la mémoire comme dans une mer sans rive. Il connaissait son propre esprit, son goût du contrôle, du détail, de l’introspection maladive, ses remords qui se comptaient par centaines. Il avait fui le passé toute sa vie, l’avait tenu à distance par des livres, des discours, des murs. Que se passerait-il s’il ouvrait la porte ? S’il tendait la main à ses erreurs, à ses colères, à ses lâchetés ? L’outil était trop puissant pour n’être qu’un instrument. Il était une promesse. Et comme toutes les promesses, il réclamait un prix. Alors il resta là, debout, à observer ce casque. Fasciné. Méfiant. Troublé. *

Qu'offrez-vous là, Natacha...

* Sa main se referma sur le casque avec la lenteur d’un geste qui sait qu’il n’est plus possible de revenir en arrière. Il lui fallait essayer. Le contact était tiède, presque familier, mais il provoqua en lui une bouffée de panique muette. Et s’il s’y perdait ? Et si ce qu’il allait revoir brisait les dernières digues de son esprit fatigué ? Il se surprit à trembler, imperceptiblement, comme on frissonne avant de franchir une frontière. Ce n’était pas la peur d’un danger physique, non. C’était pire. La peur de se retrouver face à soi-même, démasqué, sans les justifications que les décennies lui avaient si patiemment offertes. La peur de croiser le regard de ce qu’il avait été, et de ne pas savoir lui parler. *

Une odeur de cire fondue et de bois verni lui emplit les narines, et le tumulte des couverts, des rires, des conversations désordonnées le submergea d’un coup. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il était là. Dans la Grande Salle. Quinze ans à peine. Le corps encore trop fluet, le regard déjà trop lourd. Autour de lui, les tables débordaient d’élèves surexcités ; on fêtait la fin de l’année, les vacances d’été approchaient. Les murs vibraient d’une liesse qu’il ne partageait pas tout à fait. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, laissant entrer les derniers rayons dorés d’un soleil de juin. Il sentit sa gorge se nouer. Il était revenu.

Elle était là, à quelques pas, silhouette familière aux gestes délicats, les mains croisées contre son ventre comme si elle cherchait à se retenir de s’effacer. Elle portait l’uniforme d’été, la cravate défaitement nouée, et un sourire discret qui n’appartenait qu’à elle. Il fendit la foule joyeuse des Gryffondor, des Poufsouffle, jusqu’à se retrouver devant elle. Elle leva les yeux, surprise, peut-être touchée. Il tendit la main. Elle hésita un instant, puis la saisit, du bout des doigts

Tu ne prends pas le train demain, c'est ça ?

Non, mon père vient me chercher directement en balai, on a eu une dérogation, il est très ami avec le professeur Dippet, tu sais ?

Alors viens avec moi !

Sans un mot, il l’entraîna hors de la Grande Salle, hors du tumulte et des fanfares improvisées. Le château se referma derrière eux comme un rideau, et bientôt, leurs pas résonnèrent sur l’herbe encore tiède, en direction du lac noir. Le soleil déclinait doucement, tissant sur l’eau des reflets d’or et d’ombres, comme un monde en apesanteur, comme un soir d'été qui s'allonge sans fin. Ils marchèrent en silence un long moment, le bruissement de l’herbe sous leurs pas accompagnant les pensées qu’ils n’osaient dire. Le lac noir, paisible, ondulait sous la lumière du soir, comme s’il écoutait. Proventus s’arrêta près d’un vieux saule tordu, là où la rive formait une anse intime, à l’abri des regards. Il la regarda un instant, sans parler, puis fouilla dans la poche intérieure de sa veste d’été, un peu maladroitement.

Il en sortit un petit objet, soigneusement emballé dans un mouchoir en tissu : une broche ancienne, en forme de sphinx ailé, patinée par le temps. Elle ne brillait pas, mais semblait chargée de mémoire, comme tirée d’un grenier trop souvent refermé. Il lui tendit sans cérémonie, sans grande éloquence — juste cette phrase, rugueuse de ti
midité :

Pour que... tu penses un peu à moi, peut-être. Si jamais l’été est trop long.

Oh merci ! Je... je penserai à toi.

Ses doigts se refermèrent lentement sur la broche, avec une délicatesse presque sacrée, comme si elle craignait d'en briser le charme ou la promesse muette. Un léger sourire se forma sur ses lèvres, mais elle ne le regardait pas, ses yeux restaient tournés vers l’eau, brillants d’un éclat que le soleil couchant ne suffisait pas à expliquer. Le silence s’épaissit entre eux, non pas embarrassé, mais fragile, suspendu au bord d’un possible.

Proventus sentit l’air se faire trop dense autour de lui, comme si le moment, dans son intensité, allait l’avaler. Il esquissa un mouvement, fit un pas en arrière, puis un second, le regard fuyant, incapable de soutenir plus longtemps l’incertitude qu’il avait lui-même créée. Il lui adressa un léger sourire. Et il s’éloigna à pas mesurés, sans courir mais sans oser ralentir non plus, le souffle court, les tempes battantes. Il ne vit pas si elle le suivait. Peut-être valait-il mieux ne pas savoir.

Mais alors qu’il quittait la rive, le cœur au bord des lèvres, quelque chose changea. Il n'y avait pas de mots, pas d'articulation claire, juste cette pensée fulgurante, projetée avec toute la force du regret, qui venait briser l'après-midi et sa chaleur.

[ Prends-là dans tes bras. Serre-la contre toi. Retournes-y. ]
Il ne bougea pas. Il s’était arrêté une fraction de seconde, le regard tourné vers les battements du lac, comme s’il avait perçu quelque chose. Un doute. Une présence. Puis il secoua la tête, imperceptiblement, et reprit sa marche, les épaules crispées.

* Le souffle court, la gorge nouée, Proventus retira lentement le casque.

Un instant, il resta là, immobile, les mains crispées sur l’objet encore tiède de ses souvenirs. Le monde avait changé autour de lui ou peut-être était-ce lui qui avait changé. Le salon de Natacha reprit forme, dans ses contours ternes, dans sa lumière pâle. Il y avait encore cette théière sur la table, ces meubles trop sages, et cette grande toile obscure, effrayante accrochée au mur. Mais tout semblait plus lointain, plus figé. Comme s’il était revenu d’un lieu trop réel, trop plein de sens pour que la banalité puisse le contenir à nouveau. Il cligna des yeux. Un peu de brume s’y était logée, malgré lui, et une larme se peignait à la commissure de son oeil droit. *

C'est... efficace.

* Il aurait voulu dire quelque chose, mais aucun mot ne se forma. Il posa simplement le casque, doucement, comme s’il tenait une relique fragile ou un cœur éteint. Puis il joignit les mains, croisa les doigts, les décroisa, comme un vieil automate dérouté par une panne soudaine. Son regard, lui, ne quittait pas le vide. Là où, quelques instants plus tôt, une jeune fille riait encore sous le soleil d’été, au bord du lac noir. *

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 23/07/2025 à 00:19:23

AOÛT 1977

Elle a sept ans, bientôt et demi, précise-t-elle quand on lui demande. Des bleus de joie, ecchymoses d'aventures sans nom, ornent ses genoux comme des trophées de guerre, et ses cheveux longs s'emmêlent au moindre mouvement. Des bracelets d'amitiés pendent à son poignet, tout comme son sourire, joueur, qui s'affiche sur ses lèvres.

Elle est allongée, en contrepied d'un talus ; la terre salit son chemisier blanc, et elle se retient de rire. Ses parents l'ont mise, le temps de l'été, dans un centre aéré moldu, pour la faire rencontrer d'autres enfants. L'année, elle est un peu seule dans leur forêt, les quelques visites de sorciers voisins ne sont pas suffisantes à leur goût ; alors, pour les vacances, elle se mélange aux moldus, et prétend qu'elle vient de loin. « Loin », c'est suffisant pour des enfants, ils ne demandent jamais plus. Et puis, c'est vrai – quarante-cinq minutes de route, pour une enfant, c'est loin. Elle a l'impression de traverser le monde tous les matins, à cheval sur le balai de son père.

Là, elle joue à cache-cache ; elle entend les pas du loup, une fille qui les cherche. À côté d'elle, une silhouette se glisse.


LÉO · Psst, je peux me cacher avec toi ? Moi c'est Léo.

Elle sourit. Léo est un peu plus vieux qu'elle, un peu plus grand aussi. Il la regarde et il sourit – ses yeux sont bleus. Est-il amoureux d'elle ? Ce n'est pas très prudent de se cacher avec quelqu'un d'autre, alors, peut-être qu'il est amoureux d'elle. Elle ne connaît rien à l'amour, au fond, mais elle sait que c'est important. Que dans toutes les histoires, les filles tombent amoureuses des garçons, et que quand les garçons donnent de l'attention aux filles, c'est qu'ils les aiment. Elle aimerait bien avoir l'attention d'un garçon.

HERMIONNE · D'accord, mais tu fais pas de bruit. On doit pas nous trouver.

Il se colle à elle et il lui fait des grimaces. Elle se retient de rire. Oui, il est définitivement amoureux d'elle, pense-t-elle. Est-ce qu'elle est amoureuse de lui ?

? · Hermionne, Léo, je vous ai trouvés !

Une petite fille en jupe les pointe du doigt en rigolant – et celle aux cheveux bruns se lève, en pestant.

HERMIONNE · C'est la faute de Léo !

Mais elle sourit ; à cet âge-là, être trouvée n'est pas une fatalité. C'est même une libération – tout le monde connaît son secret. Maintenant, elle a juste à rejoindre une prison imaginaire, qui ne l'enfermera jamais vraiment, et à attendre que les autres soient trouvés.

La vie est belle, quand on a sept ans et que le monde tourne normalement.


PRÉSENT

Le jeune Proventus, perdu dans ses sentiments adolescents, n'avait sans doute rien vu du temps, qui, dans ce lointain moment, connaissait déjà quelques mouvements. Il n'avait pas remarqué la couleur de l'herbe, d'un vert grisâtre que seul le mois de février savait créer. Il n'avait pas vu non plus les quelques feuilles cuivrées et automnales qui parsemaient le saule qui l'abritait. Sans doute n'avait-il pas non plus noté la tension orageuse qui abritait le ciel, pourtant clair comme l'été. Sa jeunesse l'avait rendu aveugle au temps ; ses sentiments avaient créé un cadre qui effaçait tout ce qui n'avait rien d'important. Qui pouvait le blâmer ?

Natacha ne savait rien des souvenirs habités par son allié ; mais, dès lors qu'il retira le casque, elle vit. Elle vit son émotion, ses larmes retenues. Elle vit en lui le trouble du temps.

Il vivait en elle, ce trouble. Elle avait beau le barricader, il revenait, toujours plus puissant. Il revenait sous forme de voix, d'images et de sentiments, d'une violence telle qu'ils la transformaient. Il suffisait d'un rien ; un mot, un geste, un nom, et la voilà repartie, des années auparavant, dans les souvenirs qui avaient marqué sa chair, souillés son sang. Elle revoyait les coups et les caresses, retrouvait le goût amer de la solitude et le doux parfum de l'adrénaline. La défunte savait à quel point le passé savait se faire cruel, envahissant. Au fond, elle était soulagée, heureuse même, que sa mort l'empêche d'utiliser ce casque. Les souvenirs sont déjà le plus grand poids de sa vie ; ils sont sa richesse, aussi, sa sagesse – mais depuis sa mort, elle ne peut plus rien oublier. La matière de son esprit disparue, ses limites se sont envolées – plus besoin d'oublier, d'effacer. Sa mémoire est son oxygène, la portion la plus fine de son être – et, de ce fait, elle la fuyait presque autant qu'elle se fuyait elle-même.


NATACHA · Puissant, n'est-ce pas ?

Qu'avait-il vu ? Qu'est-ce qui pouvait ainsi émouvoir un vivant, encore maître de son destin ? La russe n'était pas, sur ce point, profondément curieuse. N'était-elle pas la première à savoir que certains souvenirs étaient meilleurs dissimulés ? Le goût de ses amours passées, au pluriel comme au singulier, était amer et torturé. Elle préférait être connue comme ce qu'elle était, une défunte sage et ayant connu la vie sous mille facettes oubliées. Mais qui voyait réellement son âge ? Que pouvait-on imaginer sur son passé, à elle, qui faisait tant pour le cacher ?

NATACHA · Le passé a un don pour nous troubler...

Les gestes de son fiancé, le décor amer de son mariage avorté ; les potions avalées, les sorts lancés ; les masques et les mensonges, cachée à la vue de tous. Tout lui revenait, incessamment ; c'était une boucle sans fin, créée pour la ruiner, sans laquelle elle ne pouvait exister. Alors elle devait taire, taire ces voix, silencier ces souvenirs, et donner au présent une contenance afin de continuer à être, sans sombrer dans une folie sans nom qui la détruirait.

NATACHA · C'est malheureusement pour cela que nous devons le protéger.

1986
MINISTÈRE DE LA MAGIE BRITANNIQUE

Les poings serrés, une gamine attend sur le banc du Département de la justice magique ; elle a seize ans, le regard sombre, et une colère adolescente qui l'anime. Elle méprise ce monde et ces dorures, ce monde qui l'a trahie, et qui, prétendant la protéger, n'a rien su faire de plus que de lui faire remplir dossier sur dossier, cochant les cases absurdes de formulaires insensés. « À quelle fréquence avez-vous des visions ? », demandaient-ils, et elle mentait. Toute cette surveillance ne menait à rien. Ce n'était pas elle, qui relancerait la guerre ; c'étaient eux, ces ministres et politiques qui, au lieu préserver la paix, cherchaient à enquêter sur les moindres faits et gestes d'une adolescente qui ne demandait que la liberté, l'intimité de grandir sans être surveillée.

Alors oui, elle buvait, parfois. Et puis quoi ? Ça la soulageait de ce poids, immense, que l'avenir faisait peser sur elle, de ces maux de têtes qui venaient après chaque évanouissement. Ça effaçait la colère, et, à côté, la poudre de mandragore lui donnait des idées. Pas toujours bonnes, devait-elle admettre, mais c'étaient là des choses qui ne feraient jamais de mal à personne. « Avez-vous des visions violentes, morbides ? »

Enfin, là, c'était de ça, dont on l'accusait ; d'avoir blessé quelqu'un. Un combat de rue idiot. Il l'avait insulté, elle était énervée. Elle l'avait frappé. Ses phalanges, à elle, étaient encore un peu violacées de l'impact. Lui s'en était sorti avec un œil au beurre noir, mais ça n'avait pas loupé – elle avait déjà eu des ennuis, la dernière fois, quand elle s'était fait prendre en train de trafiquer des philtres normalement règlementés. Alors, elle était de retour dans ce couloir luxueux, où passent les employés pressés, en jetant des regards méprisants à cette gamine aux cernes noirs et aux cheveux emmêlés, qui hurlerait pour un peu d'amour de la part de qui ce soit, mais qui s'enferme dans le silence d'une haine qui tourbillonne autour d'elle.

Elle les hait, ces employés ; elle ne les connait pas, mais elle les hait – parfois, certains d'entre eux, jeunes ou vieux, passent un peu trop près, trébuchent sur ses pieds tendus pour l'occasion et, alors qu'il se rattrape, elle sent des vagues images de visions monter à son esprit – elle les sent vivre, se marier, trahir, mourir. C'est lointain, ce n'est pas maîtrisé – elle ne sait pas contrôler ce don, elle ne veut pas le contrôler. Elle veut s'en débarrasser, arracher au scalpel cette part d'elle qui envahit sa vie, qui la ruine chaque jour un peu plus que la veille. Mais elle le sent – et, parfois, quand elle sent un traitre passer, elle ne peut s'empêcher, à haute voix, de pester, de l'insulter. Quand il est là, l'avocat payé par sa famille lui donne un coup de coude, s'excuse à sa place. Mais en cet instant, il s'est absenté, juste un instant – elle est seule sur ce banc, et elle le sent, cet idiot qui n'est son aîné que d'une quinzaine d'années, qui s'approche d'elle à grands pas, et qui, dans son être, dans sa démarche et dans ses gestes, transporte la noirceur et le prestige d'une institution dépassée.

Alors, elle fait tout ce qu'elle peut pour garder un peu de pouvoir sur ces gens qui la contrôlent, et qui, d'ici quelques minutes, trouveront un moyen de la condamner ; elle lève les yeux, et, suffisamment fort pour qu'il l'entende, elle grogne.


ĀLIYOSHKA · 'Spèce d'abruti.

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 01/08/2025 à 23:36:33

* Alors que le souvenir se dissipait, un frisson le prit, la peur de casser quelque chose. Non pas le casque, mais le fil invisible qui le reliait à cet autre lui, plus jeune, plus tremblant. Sa respiration était irrégulière, étrangère à son propre corps, et il resta un instant figé, incapable de parler. Il avait l’air d’un homme tout juste réveillé d’un rêve trop dense, trop vrai, trop ancien. Ses yeux erraient dans la pièce sans vraiment la voir. L’appartement avait changé ; ou peut-être était-ce lui. Tout semblait plus net, trop net, comme si la lumière blessait désormais sa perception. Une chaleur moite glissait sur sa nuque. *

Il me faut... de l’eau.

* Sa voix était rauque, asséchée, creusée de silences. Il se leva lentement, les mains tremblantes, et se dirigea vers l’évier d'une chambre, celle de Natacha, peut-être, comme un naufragé retrouvant la terre. L’eau froide coula entre ses doigts avant qu’il ne la porte à sa bouche. Il but avec précaution, comme si chaque gorgée risquait de le noyer. Puis il resta là, penché, haletant, incapable de formuler ce qu’il avait vu.

Il revint d’un pas plus lent qu’à l’aller, les doigts encore mouillés. Il s’installa sans cérémonie, le dos un peu voûté, les traits tirés, comme s’il avait traversé plus que quelques souvenirs, comme s’il avait traversé sa propre vie à la nage, lesté de regrets. Il la fixa un instant, en silence. Le casque, posé sur la table, brillait faiblement sous la lumière crue de la cuisine. Il semblait battre, presque, comme un cœur. *

Ce n’est pas qu’un souvenir... n’est-ce pas ? Ce n’est pas une image. C’est une porte, vers le passé...

* Cela supposait bien plus que ce qu’il aurait cru. C’était une forme de magie si intime qu’elle échappait aux lois habituelles. Une magie qui s’exerçait pas uniquement sur le monde qui était mais aussi sur celui qui fut. Il comprenait maintenant qu’on ne se battait pas seulement pour préserver la mémoire des faits, mais pour garder vivante la trace de ce qu’on avait été. Ce que le deuil rendait flou, ce que les années réduisaient à des ombres, le casque le réanimait, et avec lui, le prix terrible de ce qui ne serait jamais plus. Vouloir protéger cela, c’était accepter de souffrir les milles deuils, encore et encore, pour ne pas laisser le réel s’effondrer dans l’oubli.

Il aurait pu le rendre à Natacha et s’en aller, prétendre n’avoir rien vu, s’épargner la tentation, l’effondrement. Mais il n’en fit rien. Il le laissa là, posé sur la table comme une offrande, ou une menace. Car que faire d’un objet pareil ? L’utiliser encore revenait à flirter avec la dépendance, à revivre ce que la vie avait pourtant condamné à n’exister que dans l’absence. Mais l’ignorer, le cacher, le ranger dans une armoire comme un artefact trop dangereux, ce serait trahir tout ce que contenait ce souvenir : les couleurs, la lumière, le goût d’un été perdu, et la voix de la jeune fille qui ne grandirait jamais. L’outil était un poison, mais aussi une chance. Il permettait peut-être de comprendre. De guérir, même, à condition de ne pas s’y dissoudre. Reste à savoir qui, de l’homme ou de la mémoire, serait le plus fort. Et surtout, ils en avaient besoin. Pour sauver ce que Natacha lui disait de sauver. *

Où et quand voulez-vous que j'aille, Natacha ?

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !
Retraité
Traître à son sang
NaDiJem Trio
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 04/08/2025 à 11:53:20

PRÉSENT

En silence, Natacha regarde Proventus partir, vers sa chambre – ou du moins, la pièce qui pourrait porter ce nom. En réalité, elle n'a dormi que quelques jours dans cet endroit, avant de se faire tuer – la personnalité qui la contenait ne s'était forgée qu'après. Des bougies, des pendules, ramenés pendant son année d'enseignement. Des livres, et même des robes, pour se donner un sentiment de normalité – elle se souvenait d'une fois, où elle était descendue faire du shopping avec Jessica. Cette dernière avait insisté pour que l'argent de la russe lui serve aussi à s'approprier quelque chose, un morceau de vêtement, « sait-on jamais ». Elles avaient opté pour une robe de soirée, vert émeraude, dont la couture du bustier était habitée de fausses fleurs et de faux diamants. Elle était fausse, cette robe. Lors de ses quelques heures avec le Phasma de Camille, lorsque cette dernière avait brusquement quitté l'appartement, la russe avait eu la curiosité de l'essayer. Sans surprise, elle n'était pas parfaite – un peu trop longue, et ses manches étaient un peu trop serrées pour être confortable, sans parler de cette parure qui était d'un mauvais goût dépassé. Mais elle l'avait gardée.

Elle l'avait gardée, tout comme cet évier, qui n'avait pas vraiment de sens dans une chambre. À quoi pensait le propriétaire précédent ? La défunte n'avait jamais eu le temps de se poser la question. Elle avait fini par juste l'accepter, et en trouver une utilité. Lorsque sa sœur restait pour la nuit, cela évitait de se montrer à Oryæ, ou, quelques années plus tôt, à Ashka et Jessica. Le hasard, rarement, faisait bien les choses.

Mais elle n'avait pas suivi Proventus. Pourtant, sa curiosité brûlait de savoir ce qui l'avait mis dans cet état, ce qu'il avait vu, ce qu'il avait changé – car qui n'oserait pas, avec un tel pouvoir, changer un peu le passé ? Dire un mot de plus, une phrase de moins. Lancer un dernier regard à ceux que nous ne verrons plus jamais. Natacha avait essayé d'effacer tous ses regrets, pour ne pas devenir comme ces autres fantômes, silhouettes dénuées de vies qui errent infiniment en se repentant. De temps en temps, cependant, des moments lui revenaient, des souvenirs parasites qui se glissaient en elle, comme pour lui rappeler à quel point elle avait échouée... Mais elle savait aussi à quel point ces idées-là étaient secrètes.

Puis, il revint. Il regardait à travers elle, comme si la vague brume qui la constituait contenait des réponses plus sages que celles qu'il pouvait obtenir. Ils faisaient tous ça, les vivants. Ils étaient pleins de contradictions – leurs corps les tuaient autant qu'ils les faisaient vivre, leurs âmes s'attachaient à des objets insignifiants, faisant d'eux des symboles pleins de sens. Ils la regardaient comme une enfant, une pauvre martyre morte trop jeune, mais espéraient voir de sa bouche sortir les paroles les plus sages entendues jusque-là. Elle ne savait pas si elle avait ces réponses, cette sagesse. Tout ce qu'elle avait, c'étaient ses opinions.


NATACHA · Une porte, oui. Une porte vers le temps que seul l'esprit sait limiter...

Où devait-il aller ? Ou plutôt quand ? Telle était la question. Partir à la recherche de l'origine d'un mal intemporel était pire que chercher une aiguille dans une botte de foin ; à tout moment, celle-ci avait eu lieu bien avant leurs naissances, à une époque où personne ne pourrait remonter. Ou alors, le mal était à venir, et ils faisaient, eux aussi, partie d'un passé troublé. Alors, où chercher ? Le regard de la défunte se perdit, un temps, au loin, ou plutôt sur une table où un vieux téléphone moldu traînait. Quelle époque fallait-il invoquer pour retrouver le passé ? Ou fallait-il plutôt chercher un lieu, et jouer avec les espaces-temps pour dénouer la chose ?

NATACHA · Quand, c'est une bonne question, et je n'en sais rien... Mais je vous l'ai dit, à mon avis, le nœud du problème se situe au Ministère. Vous avez vos entrées là-bas, si je ne me trompe pas ?

1986
MINISTÈRE DE LA MAGIE BRITANNIQUE

ME. LOWE · Encore toutes mes excuses Monsieur... Miss Tchaïviev, asseyez-vous, vous ne voudriez pas aggraver votre cas.

L'avocat est revenu, dans son insupportable robe noire, dans son impeccable costume qui fait de lui un homme respectable, alors même qu'elle attrapait le bras de l'homme insulté. Il s'excuse auprès de la victime de cette agression mineure, déjà agacé à l'idée de devoir défendre cette adolescente hargneuse d'une nouvelle offense. Heureusement, sa famille paye bien, c'est pour cela qu'il est encore là, malgré cette gamine qui insulte tout ce qu'elle voit, sans aucune intelligence de la situation.

D'ailleurs, la voilà qui se lève, et qui commence à partir d'un grand pas, sans prononcer une seule excuse au pauvre employé ministériel, encore planté là, bloqué par la silhouette opportunément placée de l'avocat.


ME. LOWE · Miss Tchaïviev, bon sang, restez–

ĀLIYOSHKA · J'ai mes règles. Vous préférez que je dégueulasse votre banc ?

Il soupire. Cette enfant finira vraiment à Azkaban, si, même le jour de son procès, elle n'est pas capable de faire preuve d'un peu de sérieux. Il voit bien qu'elle ment – elle ne sait pas mentir, après tout, elle n'a que seize ans. Dans un an, elle sera majeure, et il ne pourra plus rien pour elle. Mais, en attendant, il doit se coltiner ses crises de colère, ses mauvais mensonges, et ses départs précipités vers un lieu où elle s'isole. Ça, il ne s'en occupe pas. Tant qu'elle fait l'effort de se taire face au juge...

ME. LOWE · Vous avez cinq minutes, pas une seconde de plus. Encore désolé monsieur...

Son regard scanne la silhouette de l'homme qui lui fait face. Aucun badge, aucun nom qui lui permet de faire une excuse appropriée. Avec un peu de chance, il n'est pas suffisamment important pour exprimer une plainte qui aura un effet.

Directeur de maison
Gardien des lieux
Chroniqueur VIPère
Bienfaiteur du WHP
[Avatar]
Serpentard
5e année
Titre : Re : Old habits die screaming
Créé : 04/08/2025 à 16:02:51

* Le cuir du casque grinça à peine lorsqu’il l’enfila à nouveau. Il commençait déjà à se faire à sa tête. Ce deuxième voyage lui semblait plus froid, plus méthodique, comme s’il savait maintenant à quoi s’attendre. Il inspira, longuement, sentant déjà cette étrange pression sur les tempes, cette façon qu’avait l’outil de tirer l’esprit hors de son âge, hors de son corps. Puis tout vacilla. Les murs se dissipèrent, les années se froissèrent, et le monde se reconstitua lentement autour de lui, dans un éclair brun et gris familier. Il y était. L’époque où il croyait encore, vaguement, que ce qu’il faisait avait un sens. Où il pensait que l'ordre pouvait encore venir des institutions.

Un mardi comme les autres. Ciel gris sur Londres, couloirs moites au Ministère, paperasse poisseuse d’ennui. Proventus était sur le terrain, une semaine plus tôt. Pas un nom connu. Un de ces types dont la fiche disparaît avant même que le corps refroidisse. Il n’y pensait plus. Il s’était levé, rasé, passé un manteau sombre sur ses épaules usées, pris un café trop chaud dans une salle trop froide. À cette époque, les ordres arrivaient par hibou, parfois dans une enveloppe noire glissée sous la porte de son bureau. Ce jour-là, pas d’ordre. Juste une convocation au département de la justice magique, pour y déposer une déclaration dans une affaire qui ne le concernait qu’en surface. Un hall trop plein, un avocat trop propre, une gamine trop bruyante. Il ne leva même pas les yeux tout de suite. Pas de raison. Encore un jour sans relief, sans gloire, sans importance. Mais un jour de plus pour qu'il réussisse.

Le couloir sentait l'encre et l’ennui. Il longeait les murs d’un pas égal, son manteau traînant sur les dalles luisantes, l’esprit déjà tourné vers l’audience à venir. Puis elle surgit. Une silhouette frêle, nerveuse, aux gestes trop brusques pour ce lieu feutré, à la colère mal contenue. Elle le heurta de ses mots, et il sentit aussitôt l’électricité acide d’un regard lancé sans filtre. Il s’arrêta net. Il n'avait que le mépris comme armure. D’ordinaire, il aurait poursuivi sa route, laissant la provocation se dissoudre dans son silence. *

[ Non. Arrête-toi. Tu as été insulté. Tu ne peux pas laisser passer ça... ]

* Il tourna d’abord les yeux vers l’homme en robe noire qui s’agitait pour masquer l’incident. Le visage était empesé d’importance, les gestes trop lisses pour être honnêtes. Une mèche soigneusement domptée lui rappela un dortoir trente ans plus tôt. Il fronça les sourcils. Il le reconnaissait, sous les couches de suffisance. Proventus le fusilla du regard, le coin de la bouche tordu par un mépris mal dissimulé. *

Tal Moundine, Lowe. Proventus Tal Moundine. Vous n'avez donc rien retenu de Poudlard, ni magie, vu que vous voilà avocat, ni qui étaient vos compagnons...

* Un silence glacé s’installa. Proventus ne s’attarda pas davantage. Son regard glissa de Lowe à l’adolescente, l’étincelle d’un souvenir futur déjà en train de naître. À peine seize ans, à vue de nez. Trop d’orgueil dans la démarche, trop de feu dans les yeux pour qu’elle se contente de jouer la victime. Proventus la détailla avec un mélange de lassitude et de curiosité involontaire. Il y avait quelque chose dans cette gamine. Un éclat, un refus. Elle n’avait pas peur. Ou alors, elle avait appris à la dissimuler. Ce qui, pour une adolescente dans une salle d’audience du Ministère, relevait déjà d’une forme rare de bravoure ou de stupidité. *

Qui est-elle ?

* Mais Lowe était déjà retourné à ses papiers, feignant de ne pas avoir entendu. Las, il n'éleva pas la voix. Il se tourna juste directement vers elle, plongeant ses yeux dans ceux de l'enfant. *

Qui es-tu ?

Famille, Devoir, Honneur

Fier parrain de Forrest Ironbark et de Khanos Derrick, ce petit impertinent !



Avatar par Romie Keffer !

Pages : 1 2 3 ->

Le Grand Escalier >> Monde Magique >> Poudlard et ses environs

Retour en haut de la page



Vous avez besoin d'aide ? Rendez-vous dans la FAQ



Partenaires :
Écoles de Magie : Mana Wyrd - Harry Potter 2005 - Hogwartsnet - Habbo Magie Poudlard - L'académie Beauxbâtons - Mimble Mimbus
Monde Magique : Fédération du Quidditch Français - La Gazette du Sorcier - Wiki Harry Potter - Obscurus Presse - HP666 - La Charte du Fandom
Autres : Portail des jeux - Annuaire google

Toute reproduction en totalité ou en partie est interdite.
Les images et les noms relatifs à Harry Potter sont une propriété de la Warner Bros Corp. et J.K. Rowling.

© 2009-2025 Twelve Grimmauld Place - © 2018 Design par Violette Beauchamps - Mentions légales

Optimisé pour Firefox 4, Google Chrome 6, Safari 5 et Opera 10.5